J’ai regardé Patrick.
Il fixait toujours la porte.
— Quand il connaît pas un mot, il fait pas semblant.
Mathieu réfléchit.
— Il dit : « Attends, celui-là, il va pas gagner contre nous. »
Quelques enfants ont ri.
— Ensuite on cherche ensemble.
Madame Renaud ne souriait plus.
Ses yeux brillaient.
Mathieu a poursuivi :
— Avant, papa avait un vieux dictionnaire près de mon lit. Maintenant on utilise parfois une tablette. Mais il préfère le dictionnaire parce qu’il dit qu’au moins, le dictionnaire nous espionne pas.
Nouveau rire général.
Puis Mathieu a dit :
— Papa m’apprend à lire et en même temps, il apprend avec moi.
Dans le couloir, Patrick a baissé la tête.
Je l’ai vu serrer sa casquette.
Très fort.
Mathieu n’avait pas fini.
— Mon père répare des camions.
Sa voix avait retrouvé une petite fierté.
— Des très gros.
— Quand il rentre, il a parfois du cambouis dans les plis des doigts. Même quand il se lave, il en reste un peu.
Il a regardé ses camarades.
— Avant, je croyais que c’était sale.
Puis il a secoué la tête.
— Maintenant je sais que c’est juste parce qu’il a travaillé.
Patrick a inspiré profondément.
— Quand quelque chose casse à la maison, papa essaie toujours de le réparer.
Mathieu comptait sur ses doigts.
— Ma voiture télécommandée. Mon vieux réveil. Mon vélo. Le grille-pain. Une lampe chez mamie.
Il s’est arrêté.
— Bon, le grille-pain, il était encore plus cassé après.
Des rires.
Même Patrick a souri.
— Mais après, papa en a trouvé un autre d’occasion et il l’a réparé.
Mathieu haussa les épaules.
— Donc ça compte quand même.
Puis il s’est penché légèrement pour attraper le bas du gilet.
C’est là que tout a basculé.
— Mais le plus important, c’est pas ça.
Il a levé le cuir devant lui.
— Le plus important, c’est ce gilet.
Patrick a cessé de bouger.
Mathieu a passé sa petite main sur le cuir usé.
— Papa aime beaucoup ce gilet.
Il a regardé Madame Renaud.
— Mais il l’enlève toujours avant de me faire un câlin.
Dans le couloir, j’ai entendu la respiration de Patrick se couper.
Mathieu poursuivit.
— Toujours.
Il insistait sur le mot.
— Même s’il vient juste de rentrer. Même s’il est pressé. Même si je cours vers lui.
Son visage était devenu très sérieux.
— Il s’arrête. Il enlève le gilet. Il le pose. Et après seulement, il me prend dans ses bras.
Madame Renaud demanda doucement :
— Tu sais pourquoi ?
Mathieu hocha la tête.
— Parce qu’un câlin, ça doit être doux.
Il regarda le cuir.
— Et ça, c’est dur.
Patrick porta une main à son visage.
Mathieu ajouta :
— Papa ne m’a jamais vraiment expliqué. Mais moi, j’ai compris.
Il fit une pause.
— Les choses dures restent dehors. Pour les câlins, il faut être doux.
Je n’oublierai jamais le visage de mon mari à cet instant.
Patrick avait grandi dans une maison où les hommes ne se prenaient pas dans les bras.
On se serrait la main.
On tapait sur l’épaule.
On disait :
« Ça va ? »
Même quand ça n’allait pas.
Son propre père était mort sans lui avoir jamais dit qu’il était fier de lui.
Patrick lui-même avait longtemps pensé qu’être solide signifiait ne rien montrer.
Et voilà que son fils de neuf ans expliquait devant une classe entière que la plus grande qualité de son père était précisément sa douceur.
Mathieu leva les yeux vers ses camarades.
— Donc oui, mon père est motard.
Il haussa légèrement les épaules sous l’énorme gilet.
— Il a des tatouages.
— Il parle fort.
— Il connaît plein de gros mots qu’il a pas le droit de dire quand je suis là.
Quelques éclats de rire.
— Il sait mieux réparer un moteur que faire une dictée.
Cette fois, Patrick eut un petit rire étranglé.
Puis Mathieu conclut :
— Mais si quelqu’un me demande qui est l’homme le plus gentil que je connais…
Il regarda le gilet.
— C’est mon père.
Il s’est assis.
Personne n’a parlé.
Une seconde.
Deux.
Trois.
Puis une petite fille au fond de la classe a commencé à applaudir.
Les autres l’ont suivie.
Madame Renaud a retiré ses lunettes.
Elle s’est assise derrière son bureau.
Et elle a essuyé ses yeux.
Dans le couloir, Patrick avait toujours une main devant le visage.
Ses épaules bougeaient.
Il pleurait.
Je connaissais Patrick depuis presque quinze ans.
Je l’avais vu lors de l’enterrement de sa mère.
Je l’avais vu perdre un ami.
Je l’avais vu lorsque notre fils était né avec quelques semaines d’avance et que tout nous paraissait soudain fragile.
Je l’avais vu après des journées de travail épuisantes.
Il pleurait presque jamais.
Pas parce qu’il ne ressentait rien.
Parce qu’il ressentait tout sans savoir quoi en faire.
Mais ce vendredi-là, lorsque les applaudissements ont commencé derrière la porte, ses jambes ont cédé.
Doucement.
Il s’est assis par terre.
Dos contre le mur du couloir.
Sa casquette est tombée à côté de lui.
Il a posé ses deux avant-bras sur ses genoux.
Puis il m’a regardée.
— Claire…
Sa voix tremblait.
— Il a vu tout ça ?
Je me suis assise près de lui.
— Oui.
— Les tartines ?
— Oui.
— Les cheveux ?
— Oui.
— Même les livres ?
— Oui, Patrick.
Il passa ses mains sur son visage.
— Je croyais qu’il voyait surtout ce que je rate.
Cette phrase m’a brisé le cœur.
Parce que je savais exactement ce qu’il voulait dire.
Patrick pensait aux réunions d’école qu’il avait manquées.
Aux fautes dans les mots qu’il écrivait sur les cartes d’anniversaire.
Aux vacances modestes.
Aux vêtements achetés en promotion.
Aux soirs où il rentrait trop fatigué pour jouer.
À tout ce qu’il imaginait être incapable d’offrir à son fils.
Il ne voyait pas ce que Mathieu voyait.
Les tartines.
La brosse.
Les histoires du soir.
Les jouets réparés.
Les câlins sans cuir.
Je lui ai dit :
— Les enfants ne font pas les comptes comme nous.
Il a relevé la tête.
— Nous, on regarde ce qu’on n’a pas réussi à leur donner.
J’ai désigné la porte.
— Eux, ils se souviennent de ce qu’on leur donne tous les jours.
Patrick a recommencé à pleurer.
Très silencieusement.
À 14 h 03, j’ai reçu un message de Madame Renaud.
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