Long silence.
Puis Gérard murmura :
— J’ai mis cinquante et un ans à arriver au bout de son chemin.
Thierry sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.
— Tu es arrivé.
Gérard secoua la tête.
— Non.
Il posa un doigt sur son propre torse.
— Je suis arrivé au bout du mien.
Les mois suivants, Lucie et sa mère déménagèrent dans un petit appartement à l’autre bout du département.
Un quartier sans charme particulier.
Des immeubles de trois étages.
Une boulangerie.
Une pharmacie.
Un arrêt de bus.
Des voisins qui disaient bonjour depuis leur balcon.
La mère de Lucie avait trouvé un emploi dans une cuisine collective.
Elle terminait souvent tard.
Madame Delmas avait obtenu sa mutation dans la même école que Lucie l’année suivante.
Et Gérard continua à prendre des nouvelles.
Pas tous les jours.
Pas de manière envahissante.
Un message de temps en temps.
Un goûter organisé par le collectif.
Une sortie au bord d’un lac.
Puis, un lundi de septembre, la mère de Lucie téléphona.
— J’ai un problème.
Ses horaires venaient de changer.
Trois soirs par semaine, elle ne pouvait plus être devant l’école à la sortie.
Une voisine devait récupérer Lucie.
Mais elle venait de se casser la cheville.
— Je peux m’organiser, ajouta-t-elle rapidement. Je vais trouver quelqu’un.
Gérard répondit :
— Je finis le chantier à quinze heures.
Silence.
— Gérard…
— Quoi ?
— Tu ferais ça ?
— Faire quoi ?
— Aller la chercher.
— C’est à dix minutes.
— Trois fois par semaine.
— Et alors ?
À 16 h 25, ce lundi-là, une grosse moto noire s’arrêta près de l’école.
Gérard descendit.
L’agent chargé de la sortie des enfants le regarda avec une certaine inquiétude.
La mère de Lucie avait évidemment prévenu l’établissement et rempli toutes les autorisations nécessaires.
Malgré tout, l’apparence du nouveau « voisin autorisé » provoqua quelques regards.
Gérard avait sa cicatrice.
Ses tatouages.
Sa barbe grise.
Ses grosses bottes.
Lorsqu’elle sortit, Lucie le vit immédiatement.
Son visage s’éclaira.
Elle courut jusqu’à lui.
— Tu m’emmènes sur la moto ?
— Certainement pas.
— Pourquoi ?
— Parce que ta mère me découpe en morceaux si je fais ça.
— Alors on rentre comment ?
Gérard montra le trottoir.
— À pied.
— Et la moto ?
— Je la pousse.
Lucie éclata de rire.
Le trajet faisait un peu moins de deux kilomètres.
Gérard poussa sa lourde machine d’une main.
Lucie tenait l’autre.
Au début, elle parlait peu.
Puis de plus en plus.
Elle racontait la cantine.
Les additions.
Une copine nommée Inès.
La maîtresse qui avait cassé sa craie.
Un garçon qui disait qu’elle n’avait « pas de vrai papa ».
Gérard écoutait.
Il ne cherchait pas toujours une solution.
Il ne donnait pas des leçons sur tout.
Il avait appris, avec l’âge, quelque chose que beaucoup découvrent tard :
parfois, quelqu’un ne veut pas qu’on lui explique sa vie.
Il veut juste ne pas la porter seul.
Trois jours plus tard, Gérard revint.
Puis la semaine suivante.
Et celle d’après.
Toujours à l’heure.
Certains parents commencèrent à discuter avec lui.
Une grand-mère qui récupérait ses deux petits-fils lui apporta un jour un morceau de quatre-quarts.
— Vous avez l’air d’avoir besoin de manger.
Gérard regarda son ventre.
— Ça se voit tant que ça ?
Elle rit.
Un père lui demanda conseil pour réparer une vieille tondeuse.
Un enfant voulut voir ses tatouages.
Une petite fille lui demanda pourquoi sa main disait HAINE.
Gérard répondit :
— Parce que quand j’étais jeune, j’étais beaucoup moins intelligent qu’aujourd’hui.
Lucie intervint :
— Sur l’autre, c’est PERDU.
La petite fille demanda :
— Pourquoi ?
Gérard réfléchit.
— Parce que parfois on se perd. Et parfois on retrouve le chemin.
Lucie serra sa main.
Quelques semaines plus tard, elle ne le lâchait déjà plus par peur.
Elle le faisait simplement parce qu’elle aimait marcher ainsi.
La différence était immense.
Avant Noël, Gérard commença à déposer quelques choses devant leur porte.
Jamais beaucoup.
Un paquet de pâtes lorsqu’il savait que la fin du mois était difficile.
Une trousse neuve.
Deux clémentines.
Un livre d’occasion.
Un bonnet qu’une amie du collectif avait tricoté.
Il ne sonnait même pas.
La mère de Lucie finit par l’attendre un soir dans le hall.
— Gérard.
— Quoi ?
— Tu vas arrêter.
— Arrêter quoi ?
— Les sacs devant la porte.
— Je vois pas de quoi tu parles.
— Gérard.
— Peut-être que vous avez un Père Noël très organisé.
Elle croisa les bras.
— Je peux nourrir ma fille.
— Je sais.
Le ton de Gérard changea immédiatement.
— Je sais parfaitement.
Il ne voulait surtout pas l’humilier.
— C’est pas de la charité.
— Alors c’est quoi ?
Gérard réfléchit.
— Du voisinage.
Elle le regarda longtemps.
Puis elle sourit.
— D’accord. Mais dans ce cas, le voisin mange avec nous dimanche.
Gérard soupira.
— Il y aura quoi ?
— Pot-au-feu.
— Bon. Là, tu négocies très bien.
Le dimanche suivant, Gérard s’assit à leur petite table de cuisine.
Il n’y avait pas assez de place pour ses jambes.
Lucie lui avait préparé un dessin.
Trois personnages.
Sa mère.
Elle.
Et un homme immense à côté d’une moto beaucoup trop grande.
Gérard resta longtemps à regarder la feuille.
— C’est qui, lui ?
Il connaissait évidemment la réponse.
Lucie haussa les épaules.
— Toi.
— Pourquoi tu m’as fait aussi gros ?
— Parce que t’es gros.
Sa mère faillit s’étouffer avec son verre d’eau.
Gérard éclata de rire.
Puis il remarqua quelque chose.
Les trois personnages se tenaient la main.
— Et ça ?
Lucie répondit comme si c’était évident :
— La maîtresse a dit de dessiner les gens de notre famille.
Gérard ne riait plus.
— Mais je suis pas de ta famille.
Lucie fronça les sourcils.
— Si.
— Je suis ton ami.
— Oui.
— Et un voisin.
— Oui.
— Alors ?
Lucie réfléchit quelques secondes.
— Une famille, c’est les gens qui viennent quand ils ont dit qu’ils viendraient.
Personne ne trouva quoi répondre.
Gérard replia soigneusement le dessin.
Il le glissa dans la poche intérieure de son blouson.
La poche située juste au-dessus du cœur.
Il ne parla pas pendant plusieurs minutes.
Ses mains tremblaient légèrement.
Au printemps suivant, l’école organisa un petit-déjeuner où chaque enfant pouvait venir avec « un papa, un grand-père, un oncle ou un homme important de sa vie ».
À 7 h 40, Gérard gara sa moto près du portail.
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