Il entra dans le réfectoire.
Des petites tables avaient été rapprochées.
Du café.
Du chocolat chaud.
Des brioches.
Lucie l’attendait.
Elle avait placé deux gobelets devant elle.
Une chaise vide à côté.
— Je t’ai gardé une place.
Gérard s’assit.
La chaise semblait minuscule sous lui.
Ses genoux touchaient presque la table.
Lucie lui tendit une brioche au chocolat.
— Celle-là est pour toi.
— Pourquoi ?
— C’est ta préférée.
— Comment tu sais ça ?
— Parce que je fais attention.
Gérard baissa les yeux.
Quelques années auparavant, une phrase pareille lui aurait probablement donné envie de sortir prendre l’air.
À cinquante-neuf ans, il avait enfin compris qu’on pouvait recevoir les choses sans immédiatement chercher à les repousser.
Ils mangèrent.
Personne ne regardait plus Gérard comme le premier jour.
Il était simplement l’homme qui arrivait à l’heure.
À la fin de l’année scolaire, Lucie fut capable de rentrer parfois avec une camarade.
Plus tard, elle prit le bus.
Elle n’avait plus besoin qu’on vienne la chercher trois fois par semaine.
La première fois qu’elle annonça la nouvelle à Gérard, il répondit :
— Ah.
Un seul mot.
Puis il ajouta :
— C’est bien.
Lucie le regarda.
— T’es triste ?
— N’importe quoi.
— Si.
— Je suis content que tu grandisses.
Elle sourit.
— Tu peux quand même venir parfois.
— J’ai beaucoup de travail.
— Tu peux venir le vendredi.
— On verra.
Le vendredi suivant, il était là.
Avec quinze minutes d’avance.
Les années passèrent.
Madame Delmas prit sa retraite.
Le collectif changea de local.
Plusieurs vieux motards cessèrent de rouler.
Thierry vendit sa moto après une opération du genou.
Gérard, lui, continua.
Chaque année, à la date du premier trajet vers le tribunal, il prenait sa matinée.
Il partait avant cinq heures.
Seul.
Il reprenait la petite route qui menait à l’ancienne maison de Lucie.
La maison avait été démolie depuis longtemps.
Il ne restait qu’un terrain envahi d’herbes.
Gérard arrêtait sa moto au même endroit.
Il retirait son casque.
Il attendait le lever du soleil.
Une heure.
Jamais plus.
Un matin, Thierry, désormais incapable de monter sur une moto mais toujours aussi curieux, lui demanda :
— Tu fais quoi là-bas pendant une heure ?
Gérard répondit :
— Rien.
— Je te connais.
— Justement. Tu devrais savoir que je suis très bon pour ne rien faire.
Thierry insista.
Gérard finit par céder.
Il retourna ses mains.
HAINE.
PERDU.
Les tatouages avaient pâli.
La peau s’était plissée.
Les doigts autrefois énormes étaient marqués par l’arthrose.
— Je pense au gamin que j’étais.
Thierry attendit la suite.
— Je lui raconte la matinée.
— Quelle matinée ?
Gérard regarda son ami comme si la réponse allait de soi.
— Celle où quelqu’un est venu.
Chaque année, Lucie envoyait également une carte.
D’abord des dessins au feutre.
Puis une écriture d’écolière.
Ensuite des cartes achetées avec son argent de poche.
Gérard les gardait toutes dans une vieille boîte en fer au-dessus de son réfrigérateur.
Un jour, plusieurs années plus tard, une nouvelle enveloppe arriva.
Lucie avait maintenant quatorze ans.
Elle écrivait :
« Gégé,
Maman dit que je devrais te remercier pour ce que tu as fait quand j’étais petite.
Mais je ne sais pas comment remercier quelqu’un pour avoir été là.
Alors je vais seulement te dire quelque chose.
Je ne me souviens presque plus de sa voix.
Par contre, je me souviens exactement de la tienne quand tu étais à genoux devant la maison.
Tu m’as dit que j’étais en sécurité.
Je crois que c’est à partir de ce jour-là que j’ai commencé à te croire.
Et après, j’ai commencé à me croire moi aussi.
Lucie. »
Gérard lut la lettre dans sa cuisine.
Marcel, son vieux chien, dormait sous la table.
Il la relut.
Puis encore une fois.
Enfin, il ouvrit sa boîte.
Au fond se trouvait toujours le premier dessin.
Trois personnages.
Une petite fille.
Une mère.
Un homme gigantesque auprès d’une moto.
Les trois se donnaient la main.
Gérard posa sa main droite sur la feuille.
HAINE.
Puis sa main gauche.
PERDU.
Pendant quarante ans, les gens avaient regardé la mauvaise.
Ils avaient vu la colère.
Ils n’avaient pas vu l’enfant perdu derrière.
Mais ce matin-là, dans sa petite cuisine silencieuse, Gérard observa les deux mots et sourit.
Parce qu’il comprenait enfin quelque chose.
On ne choisit pas toujours ce qu’on reçoit de ceux qui nous ont élevés.
Certains héritent d’une maison.
D’autres d’un métier.
D’autres encore d’une façon de préparer le gratin du dimanche ou de réparer une chaise sans jeter la moitié des vis.
Et certains héritent de blessures qu’ils passent leur vie à essayer de ne pas transmettre.
Gérard n’avait jamais eu d’enfant.
Pendant longtemps, il avait cru qu’il ne laisserait rien derrière lui.
Pas de maison de famille.
Pas de nom transmis.
Pas de petit-fils qui récupérerait ses outils.
Il s’était trompé.
Quelque part, une adolescente dormait sans peur.
Une jeune fille savait qu’un adulte pouvait tenir parole.
Une enfant qui avait autrefois regardé chaque porte avec inquiétude savait désormais qu’il existait aussi des portes derrière lesquelles quelqu’un vous attend.
Gérard remit la carte dans la boîte.
Le lendemain matin, à 4 h 47 exactement, il enfila son blouson.
Il prit ses gants.
Il passa devant le miroir de l’entrée.
Un vieux type aux cheveux gris, au visage abîmé et au ventre un peu trop rond lui rendit son regard.
Plus vraiment effrayant.
Ou peut-être juste autrement.
Il monta sur sa moto.
La route était presque vide.
Lorsque le soleil commença à apparaître derrière les arbres, Gérard atteignit l’ancien chemin.
Il coupa le moteur.
Puis il s’assit.
Comme chaque année.
Il pensa au garçon de sept ans allongé sous une couverture dans les années 1970.
À ce garçon qui écoutait les pas dans le couloir.
Qui espérait une voiture devant la maison.
Une porte qui s’ouvre.
Une voix adulte.
N’importe qui.
Il imagina ce petit garçon levant enfin les yeux.
Et cette fois, Gérard savait quoi lui dire.
— Tu peux arrêter d’attendre.
Il regarda le soleil monter au-dessus des arbres.
Puis il murmura :
— Quelqu’un est venu.
Il remit ses gants.
HAINE disparut sous le cuir.
PERDU aussi.
Gérard démarra.
Et reprit la route.






