Pendant neuf heures, un garçon placé lui tourna le dos. Deux ans plus tard, un seul mot fit trembler le vieux motard.
— Ne lui posez pas de questions.
Quand Gérard a prononcé cette phrase, j’ai cru avoir mal entendu.
J’étais debout dans l’entrée de la petite maison d’accueil, près de Tours, avec mon dossier sous le bras. Devant nous, sur la marche du perron, Mathis, dix ans, était assis de dos.
Il n’avait même pas tourné la tête quand la moto s’était arrêtée devant le portail.
Pas un regard.
Pas un bonjour.
Rien.
Gérard, lui, avait cinquante-cinq ans, une barbe grise taillée court, des épaules qui semblaient avoir porté des moteurs toute leur vie et des avant-bras couverts de tatouages anciens, un peu délavés.
Sur ses doigts, quatre lettres d’un côté, quatre de l’autre.
TIENS BON.
Je m’appelle Claire Besson.
Cela faisait presque vingt ans que j’accompagnais des enfants confiés à l’aide sociale, des familles d’accueil, des éducateurs, des parrains bénévoles.
J’avais vu des adultes arriver avec des jeux de société, des ballons, des cadeaux, des phrases toutes faites.
« Alors, champion, qu’est-ce que tu aimes faire ? »
« Tu vas voir, on va devenir copains. »
« Tu peux me faire confiance. »
Des phrases gentilles.
Des phrases parfois sincères.
Mais avec des enfants comme Mathis, elles pouvaient sonner comme des chèques sans provision.
Mathis avait été confié à six ans.
Quatre années.
Sept lieux de vie.
Quatre écoles.
Des chambres différentes.
Des adultes différents.
Des règles différentes.
Toujours le même sac de sport bleu marine dans lequel on remettait ses affaires quand il fallait partir.
À dix ans, il savait reconnaître un déménagement avant même qu’on lui annonce.
Quand une famille commençait à parler à voix basse dans la cuisine.
Quand on lui disait soudain qu’il était « formidable malgré tout ».
Quand une éducatrice venait un mardi au lieu du jeudi.
Quand son sac apparaissait près de la porte.
Alors Mathis avait appris une règle très simple.
Ne pas trop aimer les gens qui arrivent.
Parce qu’ils finissent par partir.
Gérard s’assit six mètres derrière lui.
Pas à côté.
Pas trop près.
Il posa ses mains sur ses genoux.
Mathis tourna encore davantage le dos.
Et Gérard ne fit absolument rien.
Pendant trois heures.
Trois heures.
Vous avez déjà essayé de rester trois heures assis avec quelqu’un qui refuse même de reconnaître votre existence ?
La plupart des adultes tiennent dix minutes.
Puis ils remplissent le vide.
Ils toussent.
Ils plaisantent.
Ils posent une question.
Ils proposent quelque chose.
Ils commencent à se sentir inutiles, donc ils obligent l’autre à les rassurer.
Gérard resta là.
À onze heures, la mère d’accueil lui proposa un café.
Il accepta.
À midi, Mathis rentra manger un sandwich dans la cuisine.
Gérard resta dehors.
À treize heures, il se leva.
Il épousseta son jean.
Puis il dit simplement :
— À samedi prochain.
Mathis ne bougea pas.
Une semaine plus tard, Gérard revint.
Même heure.
Même blouson noir sans logo connu, usé aux coudes.
Même grosse moto ancienne qu’il entretenait lui-même depuis des années.
Même bruit grave au bout de la rue.
Il apportait cette fois un thermos et deux gobelets en métal.
Il s’installa derrière Mathis.
Il se servit un café.
Puis il versa un peu de chocolat chaud dans l’autre gobelet et le posa sur la marche, à mi-distance entre eux.
Il ne dit pas :
« Tu en veux ? »
Il ne dit pas :
« C’est pour toi. »
Il le posa.
C’est tout.
Mathis continua à fixer ses chaussures.
Au bout de vingt minutes, pourtant, ses yeux glissèrent vers le gobelet.
Une seconde à peine.
Gérard l’avait vu.
Je le sais parce que ses doigts se détendirent légèrement sur son genou.
Mais il ne sourit pas.
Il ne saisit pas cette petite ouverture pour foncer dedans.
Le chocolat refroidit.
Mathis n’y toucha pas.
Gérard repartit trois heures plus tard.
Le troisième samedi fut presque identique.
Sauf qu’en s’asseyant, Mathis ne lui tourna pas complètement le dos.
Seulement les trois quarts.
Pour quelqu’un d’autre, cela n’aurait rien voulu dire.
Pour moi, c’était énorme.
Pour Gérard aussi.
En remontant sur sa moto, il me lança :
— Il écoute.
— Il n’a pas prononcé un mot.
— J’ai pas dit qu’il parlait. J’ai dit qu’il écoutait.
Je me souviens avoir pensé que cet homme étrange comprenait quelque chose que mes vingt années de dossiers ne m’avaient pas appris.
Le quatrième samedi, il changea tout.
Il arriva à dix heures, coupa le moteur, mais au lieu de rejoindre le perron, il ouvrit les sacoches de sa moto.
Il en sortit une vieille trousse en toile épaisse.
Quand il la déroula sur une dalle de béton près du garage, une rangée de clés plates, de douilles et de tournevis apparut.
Puis il prit une caisse remplie de pièces mécaniques.
Mathis resta assis sur la marche.
De dos.
Gérard s’installa par terre.
Et il commença à remonter un petit moteur de cyclomoteur.
Pas un jouet.
Un vrai moteur.
Vieux, graisseux, incomplet.
Un de ces moteurs qu’on trouvait autrefois dans les garages des pavillons, quand les pères et les fils passaient leur dimanche à bricoler avec un poste de radio posé sur une étagère.
Pour Gérard, c’était presque un parfum d’enfance.
Son père avait travaillé dans un atelier jusqu’à l’âge de soixante-deux ans.
À l’époque, disait-il, rien ne se jetait tout de suite.
Une tondeuse tombait en panne ?
On démontait.
Un vélo grinçait ?
On graissait.
Un grille-pain lâchait ?
On ouvrait le capot avant d’aller en acheter un autre.
« On n’avait pas beaucoup, alors on apprenait à réparer », disait Gérard.
Ce matin-là, pourtant, il ne raconta rien.
Il travailla.
Clac.
Un outil contre le béton.
Clic.
Une douille sur un écrou.
Scrrrt.
Une pièce frottée au papier abrasif.
Mathis ne bougeait pas.
Dix minutes.
Vingt minutes.
À la vingt-troisième, il redressa la tête.
Je regardai ma montre.
À la vingt-huitième, il se retourna.
Gérard ne leva pas les yeux.
Mathis observa l’homme pendant onze minutes.
Puis, à dix heures trente-neuf exactement, il descendit du perron.
Un pas.
Puis un autre.
Il traversa la pelouse comme on traverse une rivière dont on ignore la profondeur.
Prêt à repartir au moindre geste.
Gérard continua.
Mathis s’arrêta à trois mètres.
Il regarda les pièces.
Puis les outils.
Une clé à molette était posée au bord de la toile.
Mathis la prit.
Gérard leva enfin les yeux.
Pas de grand sourire.
Pas de « Ah, te voilà ! »
Il désigna simplement une pièce métallique.
— Tiens-moi ça.
Trois mots.
Les premiers qu’il adressait directement à Mathis après presque douze heures passées ensemble.
Tiens-moi ça.
Pas « Comment vas-tu ? »
Pas « Tu m’aimes bien ? »
Pas « Tu veux qu’on soit amis ? »
Il lui demandait quelque chose.
Il avait besoin de lui.
Mathis tint la pièce.
Gérard serra un écrou.
Puis il tendit la main, paume ouverte.
Mathis lui donna la clé.
Leurs doigts touchèrent le même morceau de métal une fraction de seconde.
Et quelque chose commença.
Les six mois suivants se construisirent comme ce moteur.
Une pièce après l’autre.
Chaque samedi, Gérard revenait avec sa trousse.
Ils démontaient.
Ils nettoyaient.
Ils remontaient.
Au début, Mathis ne parlait presque pas.
Gérard non plus.
— La douille de dix.
Mathis la lui donnait.
— Plus fort.
Mathis serrait.
— Pas comme une brute. Tu vas foirer le filetage.
Mathis desserrait.
— Voilà. Là, c’est bien.
Pour la première fois depuis longtemps, personne ne félicitait Mathis parce qu’il avait « exprimé une émotion ».
On le félicitait parce qu’il avait correctement remonté un carburateur.
Et cela changeait tout.
Gérard ne le traitait pas comme un enfant fragile.
Il le traitait comme un apprenti.
Un samedi, Mathis demanda :
— Pourquoi celle-là et pas l’autre ?
Gérard compara deux clés.
— Celle-ci prend mieux l’écrou. Avec l’autre, tu risques d’arrondir les angles.
— Et après ?
— Après, tu jures pendant vingt minutes.
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