Mathis regarda son sac bleu près de la porte.
— Moi, tout le monde finit par me rendre.
Gérard tourna la tête vers lui.
— Moi, non.
Mathis eut un rire sec.
— Tu peux pas savoir.
Gérard posa sa main sur son épaule.
Pas doucement comme on touche quelque chose de cassé.
Solidement.
— Je peux savoir une chose.
— Quoi ?
— Je ne rends pas les gens.
Mathis ne répondit pas.
Gérard non plus.
Ce jour-là, j’ai enfin compris pourquoi il avait su rester silencieux pendant neuf heures.
Ce n’était pas une technique.
Il n’avait lu aucun manuel.
Il n’était pas particulièrement patient.
Il connaissait simplement la langue de Mathis.
Parce qu’il l’avait parlée avant lui.
Il savait ce que cela faisait quand un nouvel adulte arrivait avec trop de sourires.
Trop de promesses.
Trop de projets.
Quand on vous disait :
« Ici, tu peux te sentir chez toi. »
Et que six mois plus tard on vous demandait de préparer vos affaires.
Gérard avait appris très jeune que les mots ne coûtent rien.
Alors il n’avait donné aucun grand mot à Mathis.
Il lui avait donné des samedis.
Un après l’autre.
Voilà pourquoi le deuxième gobelet de chocolat n’avait jamais été « proposé ».
Il était simplement posé là.
Une invitation aurait obligé Mathis à répondre.
Le gobelet, lui, n’exigeait rien.
Voilà pourquoi Gérard avait apporté un moteur au lieu d’un jeu éducatif.
Parce qu’il ne voulait pas occuper Mathis.
Il voulait compter sur lui.
« Tiens-moi ça. »
Trois mots.
Mais peut-être les trois mots les plus importants de cette histoire.
Tiens-moi ça signifiait :
J’ai besoin de tes mains.
Tu peux m’aider.
Tu n’es pas un problème à régler.
Tu participes.
Et ce « TIENS BON » tatoué sur ses doigts ?
Je lui demandai un jour d’où cela venait.
Il sourit.
— J’avais vingt-six ans quand je l’ai fait.
— Pourquoi ?
— Parce que j’avais passé mon enfance à lâcher avant qu’on me lâche.
Il regarda ses mains.
— Alors j’ai écrit l’inverse dessus.
À partir du départ de cette septième famille, quelque chose changea entre eux.
Gérard devint encore plus présent.
Pas envahissant.
Présent.
Quand Mathis changea de lieu d’accueil, Gérard vint l’aider à transporter ses affaires.
Pour la première fois, le fameux sac bleu ne contenait pas toute sa vie.
Gérard avait apporté deux grandes caisses en plastique.
— Les outils, ça voyage pas dans un sac de sport.
Mathis le regarda.
— C’est pas mes outils.
— Une partie, si.
— Lesquels ?
— Ceux que t’utilises tout le temps.
— Mais ils restent au garage.
— Non.
Gérard referma une caisse.
— Si tu changes de maison, tes affaires te suivent. C’est la base.
Mathis resta figé.
Puis il prit la caisse.
Pendant l’année suivante, il grandit.
Pas seulement en taille.
Il grandit dans les gestes.
Il savait désormais démonter un carburateur sans mélanger les petites pièces.
Il savait écouter un moteur tourner au ralenti.
Il savait qu’un écrou trop serré peut être aussi mauvais qu’un écrou pas assez serré.
Gérard se servait souvent de cette image.
— Les gens, c’est pareil.
— Comment ça ?
— Si tu serres trop, tu casses.
— Et si tu serres pas ?
— Ça se barre.
Mathis réfléchissait.
— Alors faut serrer combien ?
Gérard levait un doigt plein de graisse.
— Voilà la question.
Deux ans après leur première rencontre, Mathis avait douze ans.
Un samedi après-midi, ils travaillaient dans le garage associatif où Gérard aidait depuis longtemps des adolescents à découvrir la mécanique.
La radio diffusait une vieille chanson française que les plus de cinquante ans auraient reconnue dès les trois premières notes.
Un ventilateur poussait de l’air chaud d’un côté à l’autre de la pièce.
Il y avait cette odeur particulière des ateliers d’autrefois.
Café.
Fer.
Caoutchouc.
Savon pour les mains.
Huile.
Pour Gérard, c’était l’odeur des dimanches de son adolescence.
Pour Mathis, c’était devenu l’odeur des samedis où personne ne le quittait.
Ils remontaient un carburateur.
— Douille de dix.
Mathis la lui donna sans regarder.
— Joint.
Il tendit le joint.
Gérard travaillait.
Puis Mathis dit :
— Gérard ?
— Ouais ?
— Je peux t’appeler autrement ?
La clé s’arrêta.
À peine.
Une seconde.
— Comment ?
Mathis fixa ses mains.
Elles étaient tachées de graisse.
Plus grandes qu’autrefois.
Il avait une petite coupure près du pouce.
Des mains d’enfant encore.
Mais déjà des mains d’apprenti.
— Papa.
Gérard ne bougea plus.
Dans le garage, quelqu’un ferma une caisse à outils au fond.
La radio continuait doucement.
Un scooter passa dans la rue.
Mais autour d’eux, il n’y avait plus rien.
Mathis se dépêcha d’ajouter :
— Enfin… seulement si ça te dérange pas.
Gérard baissa les yeux.
Sa mâchoire se contracta.
Une fois.
Deux fois.
Puis il désigna l’établi.
— Passe-moi le joint neuf.
Mathis le regarda, décontenancé.
— Celui-là ?
— Ouais.
Mathis le lui donna.
Gérard reprit le montage.
— Et serre pas comme un sauvage.
Mathis eut un petit sourire.
— D’accord… Papa.
Cette fois, les mains de Gérard tremblèrent.
Très légèrement.
Il continua à travailler.
Ses yeux étaient brillants.
Aucune larme ne tomba.
Il ne fit pas de grand discours.
Il ne dit pas :
« Tu ne peux pas savoir ce que cela représente pour moi. »
Il ne raconta pas que pendant cinquante-cinq ans, personne n’avait utilisé ce mot pour parler de lui.
Il ne rappela pas qu’il n’était juridiquement rien pour Mathis.
Il lui tendit simplement un boulon.
Et Mathis le serra.
Quelques mois auparavant, Gérard avait commencé les démarches pour devenir officiellement son père.
Tout n’était pas simple.
Il fallait vérifier sa situation.
Son logement.
Son passé.
Son âge.
Ses ressources.
Sa capacité à accueillir un adolescent dont l’histoire était lourde.
Gérard accepta tout.
Les rendez-vous.
Les formulaires.
Les visites.
Les questions parfois maladroites.
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