Mathis eut un petit rire.
Le premier que j’entendis.
Gérard ne réagit presque pas.
Il poursuivit :
— Et ensuite tu prends une pince et tu abîmes encore plus le truc.
Le rire revint.
Plus franc.
Au troisième mois, Mathis posait des questions.
Pas sur sa mère.
Pas sur les familles d’accueil.
Pas sur les adultes partis.
Sur les moteurs.
Pourquoi une bougie s’encrasse.
À quoi sert un joint.
Pourquoi il faut respecter un couple de serrage.
Pourquoi certaines vis cassent.
Gérard répondait avec précision.
Jamais en simplifiant à l’excès.
Il lui expliquait comme son propre père lui avait expliqué autrefois, dans un petit garage de banlieue, avec des mains noires de cambouis et un tablier qui sentait l’huile.
Un samedi, je lui demandai pourquoi il tenait tant à lui apprendre tout cela.
Il haussa les épaules.
— Parce qu’un gamin qui sait réparer quelque chose regarde plus pareil ce qui est cassé.
Je notai la phrase.
Je n’en compris vraiment le sens que plus tard.
Au quatrième mois, le petit moteur redémarra.
Il toussa trois fois.
Puis il prit.
Pétaradant.
Imparfait.
Magnifique.
Mathis fit un bond.
— Il tourne !
Gérard resta accroupi.
— Évidemment qu’il tourne.
— Mais il était mort !
Gérard essuya ses doigts sur un chiffon.
— Non.
Il regarda le moteur.
Puis Mathis.
— Il était juste démonté.
Je vis l’enfant baisser les yeux.
Je ne sais pas ce qu’il entendit dans cette phrase.
Gérard, lui, ne rajouta rien.
Quelques semaines plus tard, ils montèrent le moteur sur un petit cadre destiné à circuler uniquement sur un terrain privé appartenant à un ami de Gérard.
Mathis apprit comment vérifier les freins.
Comment écouter un moteur avant de chercher la panne.
Comment ne jamais travailler sous une machine mal calée.
Comment remettre chaque outil exactement à sa place.
— Pourquoi toujours au même endroit ? demanda-t-il.
— Parce que quand t’as besoin de quelque chose, t’as pas envie que le monde l’ait encore déplacé.
La phrase était banale.
Mais Mathis resta silencieux un long moment.
Au cinquième mois, il prononça enfin le prénom de Gérard.
Pas « Monsieur ».
Pas « M’sieur le motard ».
— Gérard ?
L’homme leva la tête.
— Oui ?
Mathis lui tendit une douille.
— C’est celle-là ?
Gérard la regarda.
— Ouais.
Il reprit son travail.
Mais je vis sa mâchoire se contracter.
Au sixième mois, Mathis s’asseyait directement à côté de lui.
Épaule contre épaule.
Il ne reculait plus quand le bras tatoué de Gérard passait devant lui.
Il buvait son chocolat chaud.
Gérard son café.
Ils parlaient peu.
Et pour une fois, le silence ne ressemblait pas à une punition.
Il ressemblait à une maison.
Puis arriva le quatorzième mois.
Un mardi après-midi, je reçus un appel.
La famille d’accueil de Mathis ne souhaitait plus poursuivre.
Les raisons étaient multiples.
Fatigue.
Difficultés familiales.
Un autre enfant à gérer.
Des tensions accumulées.
Personne n’était un monstre.
C’est aussi cela qui rend certaines situations si douloureuses : parfois, il n’y a pas de méchant.
Seulement des gens qui arrivent au bout de ce qu’ils peuvent porter.
Quand j’arrivai, le sac bleu marine était posé près de la porte.
Mathis était assis sur la marche.
Même position que deux ans plus tôt.
Dos au monde.
Menton baissé.
Tout son corps disait :
Je savais que ça finirait comme ça.
Je téléphonai à Gérard.
Il arriva moins d’une demi-heure plus tard.
Avant même que la moto apparaisse, on l’entendit au bout de la rue.
Et Mathis releva la tête.
Un centimètre.
Pas davantage.
Mais je le vis.
Pour la première fois, le bruit d’une arrivée n’annonçait pas un danger.
Il annonçait quelqu’un.
Gérard se gara.
Il monta les trois marches.
Cette fois, il ne s’assit pas six mètres derrière Mathis.
Il se posa juste à côté.
Le cuir de son blouson toucha l’épaule maigre du garçon.
Mathis ne s’éloigna pas.
Ils restèrent ainsi plusieurs minutes.
Puis l’enfant dit :
— Ils me rendent.
Pas de larmes.
C’était pire.
Il le dit comme on dit :
« Il est dix-sept heures. »
Un fait.
Une habitude.
Gérard posa ses mains sur ses genoux.
TIENS BON.
Les lettres étaient là.
— Je sais ce que ça fait.
Mathis tourna brusquement la tête.
— Non.
Gérard ne se vexa pas.
— Si.
— T’en sais rien.
— Onze fois.
Mathis fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Onze placements.
Le silence changea.
Gérard regardait droit devant lui.
— J’ai été placé petit. J’ai changé onze fois de maison avant mes dix-huit ans.
Mathis ne disait plus rien.
Gérard continua.
— Des foyers. Des familles. Des chambres où j’avais pas le droit de mettre des posters parce que « c’était peut-être provisoire ». Des repas où je savais jamais si je pouvais me resservir.
Sa voix restait calme.
— À dix-huit ans, je suis parti avec deux sacs-poubelle remplis de vêtements, trois papiers administratifs et le numéro d’un éducateur qui a changé de service quinze jours après.
Il sourit sans joie.
— Personne ne savait comment j’aimais mon café. Personne ne savait que je déteste les endives. Personne n’aurait remarqué si je disparaissais pendant quinze jours.
Mathis le fixait.
Vraiment.
Pas ses tatouages.
Pas sa barbe.
Ses yeux.
— Et après ? demanda-t-il.
— Après, j’ai fait des conneries.
Il soupira.
— Pas les trucs dont on se vante. Juste assez pour comprendre que si je continuais, j’allais perdre ma vie à force de croire que personne ne la remarquerait.
Il marqua une pause.
— Puis j’ai rencontré des gars dans un atelier de motos.
Ce n’était pas un grand club connu.
Pas une organisation importante.
Simplement une bande d’amis qui se retrouvaient dans un vieux garage à la sortie de la ville.
Des mécaniciens.
Un plombier.
Deux retraités.
Un ancien chauffeur routier.
Un professeur de technologie.
Des hommes qui avaient parfois davantage de cicatrices que de diplômes, mais qui avaient une règle.
Celui qui vient donner un coup de main est accueilli.
Celui qui apprend transmet à son tour.
Et quand quelqu’un traverse une mauvaise passe, on ne lui demande pas d’abord s’il l’a mérité.
On commence par mettre la cafetière en route.
— Ils m’ont appris le métier, dit Gérard. Et surtout, ils ont arrêté de me demander quand j’allais partir.






