Quand ils s’arrêtaient, il restait près d’elle.
Lorsqu’un bruit soudain retentit derrière une haie, Oscar sursauta puis tourna immédiatement la tête vers Camille.
Elle posa doucement une main sur son flanc.
— Ça va.
Oscar resta immobile.
Puis il inspira profondément.
À partir de là, il sembla changer.
Pas complètement.
Pas miraculeusement.
Mais suffisamment pour que la bénévole, qui les apercevait au loin, remarque la différence.
Oscar marchait presque collé à Camille.
À chaque changement de direction, il vérifiait qu’elle suivait.
Une fois, Camille s’arrêta pour refaire son lacet.
Oscar revint spontanément vers elle.
Il posa son museau près de son épaule.
Camille rit doucement.
— Ah, maintenant tu me surveilles ?
La queue d’Oscar bougea.
Une seule fois.
Puis deux.
Camille ne le vit peut-être pas.
Mais la bénévole, au loin, le vit.
Et sentit sa gorge se serrer.
Le retour vers le bâtiment fut lent.
Oscar semblait vouloir renifler chaque touffe d’herbe.
Camille le laissait faire.
Plus ils approchaient du refuge, plus Oscar se rapprochait d’elle.
Au début, Camille pensa qu’il était simplement fatigué.
Puis elle sentit son corps appuyé contre sa jambe.
Devant le portail, elle s’arrêta.
Oscar s’arrêta aussi.
Son souffle avait changé.
Il regardait le bâtiment.
Puis Camille.
Puis encore le bâtiment.
Elle ne pouvait évidemment pas savoir ce qui se passait dans sa tête.
Mais Oscar, lui, connaissait parfaitement cette partie de l’histoire.
La promenade est terminée.
On rentre.
La laisse se détache.
L’humain disparaît.
Il avait vécu cette scène des dizaines de fois.
Mais ce jour-là, quelque chose faisait plus mal.
Parce qu’il avait regardé Camille.
Parce qu’il l’avait suivie.
Parce qu’il s’était permis, pendant quelques minutes, d’oublier sa règle.
Ne jamais espérer.
Et maintenant, il sentait cette vieille sensation remonter.
Le besoin de croire.
La chose la plus dangereuse de toutes.
Ils entrèrent dans le bâtiment.
Camille s’accroupit près de lui.
— Merci pour la balade, mon beau.
Oscar fixa son visage.
La bénévole s’approcha.
Elle tendit la main vers le mousqueton.
Et Oscar comprit.
Ou du moins, il crut comprendre.
Voilà.
Encore une fois.
Camille allait repartir.
Lui allait retourner derrière la grille.
Dans quelques minutes, son odeur disparaîtrait du couloir.
Peut-être qu’un jour un autre humain viendrait.
Puis un autre.
Et tout recommencerait.
La bénévole détacha la laisse.
— Allez, Oscar.
Le chien ne bougea pas.
— Oscar ?
Il s’assit.
Exactement sur les chaussures de Camille.
Elle éclata d’un petit rire surpris.
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
Oscar leva les yeux.
Puis il se pressa contre ses jambes.
La bénévole essaya de l’appeler doucement.
— Viens, mon grand.
Oscar resta là.
Camille fit un pas.
Oscar fit le même pas.
Elle recula.
Il recula.
Toujours collé à elle.
— Je crois qu’il n’a pas envie de rentrer.
La bénévole ne répondit pas tout de suite.
Elle connaissait Oscar depuis longtemps.
Elle l’avait vu revenir une fois.
Puis deux.
Puis trois.
Puis quatre.
Elle connaissait le chien qui autrefois sautait sur chaque visiteur.
Et celui qui, depuis des mois, refusait presque de les regarder.
Elle n’avait jamais vu Oscar faire ça.
Camille se baissa.
Aussitôt, Oscar grimpa presque sur ses genoux.
Il n’était pas petit.
Camille manqua de perdre l’équilibre.
Elle s’assit directement sur le sol en riant.
— Doucement…
Mais Oscar ne voulait pas être doux.
Pas cette fois.
Il poussa sa tête contre son ventre.
Puis sous son bras.
Puis contre son cou.
Il cherchait un endroit où se coller assez fort pour qu’on ne puisse plus les séparer.
Camille cessa de rire.
Ses mains se posèrent sur le dos du chien.
Oscar tremblait.
Pas de froid.
Pas de peur du bâtiment.
De peur de la perdre.
Camille leva les yeux vers la bénévole.
— Pourquoi il fait ça ?
La femme resta silencieuse quelques secondes.
Puis répondit simplement :
— Je crois qu’il vous demande de ne pas partir.
Camille baissa les yeux.
Oscar avait enfoui le museau contre elle.
Elle caressa lentement l’arrière de ses oreilles.
— Hé…
Le chien se pressa encore davantage contre son corps.
Comme s’il n’existait plus aucun espace acceptable entre eux.
Camille sentit quelque chose céder en elle.
Elle était venue « regarder ».
Elle s’était promis de ne rien décider.
De ne pas essayer de remplacer son vieux compagnon.
De rentrer seule.
De réfléchir.
D’être raisonnable.
Mais Oscar ne savait rien de ces projets.
Il savait seulement qu’une personne avait marché lentement avec lui.
Qu’elle ne lui avait rien demandé.
Qu’elle l’avait regardé comme s’il méritait d’être regardé.
Et que maintenant, cette personne risquait de partir.
Encore.
Camille lui prit doucement la tête entre ses mains.
— Tu me connais depuis quarante minutes.
Oscar la regarda.
Ses yeux ne quittèrent pas les siens.
— Tu ne sais même pas où j’habite.
La queue du chien frappa une fois le sol.
Camille inspira.
Puis elle regarda la bénévole.
— Et si…
Elle s’arrêta.
— Et si je voulais réfléchir à une adoption ?
La bénévole sourit.
— Alors on réfléchirait avec vous.
Ils parlèrent longtemps.
Camille posa toutes les questions possibles.
L’anxiété d’Oscar.
Ses besoins.
Son passé.
Ce qui avait fonctionné.
Ce qui avait échoué.
La bénévole ne minimisa rien.
— Il faudra du temps.
— D’accord.
— Peut-être beaucoup de temps.
— D’accord.
— Il peut pleurer quand vous partez. Il faudra travailler progressivement, peut-être demander de l’aide si nécessaire.
Camille regarda Oscar, qui était toujours appuyé contre sa jambe.
— D’accord.
On lui proposa de revenir plusieurs fois.
De refaire des promenades.
De ne pas se précipiter.
Camille acquiesça.
C’était raisonnable.
Puis elle se leva.
Oscar aussi.
La bénévole reprit doucement sa laisse.
Et ce fut là que Camille entendit un son.
Un gémissement très bas.
Presque étouffé.
Oscar ne tirait pas.
Il ne sautait pas.
Il regardait seulement Camille avec une expression si immobile qu’elle eut l’impression de revoir son propre chien, un an plus tôt, lors de leur dernière soirée ensemble.
Cette confiance silencieuse.
Cette manière qu’ont parfois les animaux de vous regarder comme s’ils ne possédaient rien d’autre au monde que votre présence.
Camille se rapprocha.
Elle se pencha vers Oscar.
— Je reviens.
Le chien gémit.
Camille ferma les yeux.
Puis elle posa son front contre le sien.
— Non.
Elle se redressa.
La bénévole la regarda.
— Non quoi ?
Camille essuya rapidement une larme du bout du doigt.
— Je ne veux pas lui dire « je reviens ».
Elle regarda Oscar.
— Je crois que ce chien a déjà entendu assez de promesses.
Un silence suivit.
— Qu’est-ce que vous voulez faire ?
Camille passa une main sur le dos d’Oscar.
— Ce qu’il faut pour que cette fois, quand il sortira d’ici, ce soit préparé correctement.
Les jours suivants, Camille revint.
Puis encore.
Puis encore.
Oscar la reconnaissait désormais avant même qu’elle franchisse le portail.
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