Damien la regarda.
— Si.
— Non. Ton dos va lâcher.
Elle revint le lendemain avec un porte-enfant.
Gris.
Avec de petites étoiles blanches.
Damien le regarda comme si elle venait de lui offrir une machine extraterrestre.
— Je mets ça comment ?
Elle lui montra.
La première fois qu’il l’utilisa, les autres motards se moquèrent gentiment.
Pas longtemps.
Parce qu’ils virent la façon dont Lucie s’endormait contre son torse.
Ils virent aussi Damien cuisiner avec sa fille attachée contre lui.
Passer l’aspirateur.
Faire les courses.
Préparer les biberons.
Plier du linge.
Apprendre à faire deux petites couettes.
Il dut regarder des tutoriels pour comprendre comment attacher des cheveux fins.
Ses trois premières tentatives furent catastrophiques.
La quatrième tenait à peu près.
À la huitième, Lucie était présentable.
Un samedi matin, il arriva à un rendez-vous avec trois élastiques roses autour du poignet.
Un ami lui demanda :
— C’est quoi, ça ?
Damien répondit :
— De la haute mécanique.
Personne ne se moqua.
Au fil des mois, sa vie changea.
Avant, il sortait tard.
Maintenant, il connaissait les horaires de la crèche.
Avant, il pouvait démonter un moteur les yeux fermés.
Maintenant, il savait aussi quelle compote Lucie refusait catégoriquement.
Il apprit que les chaussettes d’enfant disparaissaient mystérieusement au lavage.
Que les nuits où un enfant a de la fièvre semblent durer quarante heures.
Que certains dessins animés peuvent être regardés cent fois sans que l’enfant se lasse.
Et que l’amour peut vous rendre ridicule sans que vous ressentiez la moindre honte.
Pourtant, depuis la mort de Claire, Damien n’avait jamais prononcé leur phrase.
Petite couronne.
Grande couronne.
Jamais.
Il n’y pensait même plus consciemment.
Jusqu’au samedi où Lucie lui avait tendu une couronne rose au comptoir de Monique.
— Papa. À toi.
C’était pour cela qu’il s’était figé.
Pendant quelques secondes, il n’avait plus vu le magasin.
Il avait revu Claire.
Cheveux en bataille.
Deux heures du matin.
Lucie nouveau-née dans ses bras.
— Petite couronne pour elle. Grande couronne pour toi.
Vingt mois après sa mort, leur fille venait de lui rendre cette phrase sans l’avoir jamais entendue.
Le lendemain du passage de Damien au magasin, le responsable consulta les images de sécurité après que Monique lui eut raconté la scène.
Sur l’enregistrement, on voyait parfaitement Damien poser la couronne sur son crâne.
On voyait surtout Lucie rire.
Le responsable retrouva son numéro grâce à une carte de fidélité interne.
Il l’appela.
— Monsieur, nous avons une image assez touchante de vous et votre fille. Est-ce que vous accepteriez qu’on la publie sur la page locale du magasin ?
Silence.
Damien n’aimait pas particulièrement les réseaux sociaux.
Encore moins être photographié.
Il réfléchit.
— D’accord.
Puis il ajouta :
— Mais je voudrais écrire le texte.
Le responsable accepta.
Le soir, après avoir couché Lucie, Damien s’assit seul à la table de la cuisine.
La même table où Claire avait bu son dernier café.
Il regarda la photo.
Lui, énorme et tatoué.
Une couronne rose sur la tête.
Lucie contre son torse.
Monique en face.
Il resta là longtemps.
Puis il écrivit :
Petite couronne pour elle.
Grande couronne pour moi.
Père et fille.
Rien d’autre.
La photo fut publiée.
D’abord, quelques dizaines de personnes la partagèrent.
Puis quelques centaines.
Puis des milliers.
Des commentaires arrivèrent de toute la France.
Des pères célibataires.
Des veuves.
Des grands-mères.
Des hommes qui avouaient n’avoir jamais osé jouer à la poupée avec leurs filles de peur du regard des autres.
Des femmes qui racontaient leurs maris capables de passer du chantier à une séance de maquillage improvisée avec leurs petites-filles.
Un ancien routier écrivit :
« Ma fille a cinquante ans aujourd’hui. J’ai porté des barrettes dans mes cheveux quand elle en avait quatre. Je donnerais tout pour revivre cinq minutes de cet âge-là. »
Un grand-père ajouta :
« À vingt ans on veut avoir l’air fort. À soixante-dix ans on comprend que la force, c’était peut-être d’accepter d’avoir l’air idiot pour quelqu’un qu’on aime. »
Damien lut ce commentaire deux fois.
Puis il posa son téléphone.
La semaine suivante, il revint au magasin.
Lucie marchait cette fois à côté de lui.
Elle tenait son jean avec une petite main.
Monique le vit entrer.
Elle se pencha sous son comptoir.
Sortit la boîte.
DAMIEN ET LUCIE.
Elle l’ouvrit.
— Je crois que ceci vous appartient.
Damien prit la couronne.
Il la regarda.
Puis la posa sur sa tête.
Lucie réclama la sienne.
Et ils repartirent faire les courses.
Le rituel continua.
Chaque samedi.
Monique gardait les couronnes.
Damien arrivait.
Lucie récupérait la petite.
Lui, la grande.
Ils achetaient leur lait.
Leurs fruits.
Leur pain.
Parfois des coquillettes.
Parfois du chocolat.
Les employés s’habituèrent.
Les clients réguliers aussi.
Quelques personnes demandaient des photos.
Damien refusait presque toujours.
Ce n’était pas un spectacle.
C’était quelque chose entre lui, sa fille et une femme qui n’était plus là.
Quelques mois plus tard, pour l’anniversaire de Lucie, Monique et deux collègues se cotisèrent.
Elles achetèrent une petite tiare un peu plus solide.
Pas luxueuse.
Mais jolie.
Quand Lucie arriva, Monique la lui tendit.
— Pour une vraie princesse.
Lucie ouvrit la boîte.
Ses yeux brillèrent.
Damien resta silencieux.
Il regarda les trois femmes.
Puis la tiare.
Puis sa fille.
Il déglutit.
— Vous n’étiez pas obligées.
Monique haussa les épaules.
— À mon âge, monsieur, on sait qu’on n’est obligé de presque rien. C’est justement pour ça qu’il faut faire les choses quand on en a envie.
Damien baissa les yeux.
Monique ajouta :
— Et puis j’ai deux petits-fils. Aucun ne veut de couronne. Il fallait bien que j’en offre une à quelqu’un.
Damien éclata de rire.
Lucie porta la tiare pour son anniversaire.
La fête eut lieu dans leur jardin.
Quelques voisins.
Des amis.
Des enfants.
Une grande table pliante.
Un gâteau au chocolat avec son prénom écrit de travers dans le glaçage.
Damien avait installé des guirlandes.
Il avait préparé des saucisses.
Et sur son crâne rasé, il portait évidemment la grande couronne rose en plastique.
Un vieil ami s’approcha de lui.
Il connaissait Damien depuis plus de vingt ans.
Il l’avait vu jeune et furieux.
Puis adulte.
Puis amoureux.
Puis père.
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