La chienne a remué dans mes bras.
Je l’ai posée quelques secondes.
Ses genoux tremblaient.
Mais dès qu’elle a vu la rainure dans la terre, elle l’a suivie sans hésiter.
Le pain était toujours dans sa gueule.
Intact.
Plus loin, nous avons découvert quelque chose de beaucoup plus petit.
Une empreinte.
À peine plus large qu’une pièce de monnaie.
Puis une autre.
Et une troisième.
Marc s’est accroupi.
— Ce sont des traces de chiots.
Personne n’a rien dit.
Nous avons seulement commencé à marcher plus vite.
Le trajet contournait un affleurement rocheux puis pénétrait dans des sapins plus denses.
La chienne ne pouvait plus tenir debout.
Je l’ai reprise dans mes bras.
Quelques dizaines de mètres plus loin, nous avons traversé le lit asséché d’un ruisseau.
Sous un arbre gisait une vieille gamelle métallique écrasée.
Des fourmis couraient sur le bord.
Élodie l’a ramassée.
— Quelqu’un a nourri des chiens ici.
Marc a regardé autour de lui.
— Ou quelqu’un les a laissés ici.
C’est à ce moment-là que la chienne a émis un son étrange.
Pas vraiment un gémissement.
Trois petits appels brefs.
Elle a attendu.
Quelque chose a répondu dans les arbres.
J’ai cru entendre un oiseau.
Puis le bruit est revenu.
Quatre petits cris.
La chienne a tenté de sauter de mes bras.
Nous avons avancé en file indienne dans les sapins.
Les branches basses accrochaient nos vêtements.
Le sol était glissant sous les aiguilles sèches.
La chienne appelait.
Et à chaque fois, plusieurs petites voix répondaient.
À cet instant, plus aucun de nous ne pensait aux motos.
Ni au déjeuner que nous avions prévu dans un village à quelques kilomètres.
Ni à la chaleur.
Nous suivions ces sons.
Plus loin, les traces devenaient terribles à lire.
Le bocal avait rayé certains troncs.
À plusieurs endroits, les sillons descendaient brusquement jusqu’au sol.
Elle était tombée là.
Puis elle s’était relevée.
Une petite trace sombre apparaissait au pied d’un sapin.
Marc a regardé les coussinets de la chienne.
Ils étaient fendillés.
Elle avait parcouru ce chemin plus d’une fois.
Avec ce bocal sur la tête.
En manquant d’air.
Finalement, nous avons atteint un énorme chêne tombé après une tempête.
Ses racines avaient arraché une masse de terre, laissant derrière elles une cavité sombre.
Des fougères couvraient l’entrée.
Un morceau de vieille toile était coincé entre les racines.
La chienne s’est mise à trembler dans mes bras.
Pas de peur.
D’impatience.
Je l’ai déposée.
Elle a essayé de marcher.
Ses pattes ont cédé.
Alors elle a rampé.
Un mètre.
Puis un autre.
Toujours avec le morceau de pain entre les dents.
— Attends, ma belle, a soufflé Élodie.
Mais elle ne nous écoutait plus.
Elle a disparu sous les fougères jusqu’aux épaules.
Quelque chose a bougé dans l’obscurité.
Un petit visage.
Puis un deuxième.
Marc a allumé une lampe.
Quatre chiots étaient blottis les uns contre les autres sur un lit de feuilles sèches, de tissu déchiré et de vieux sacs.
Ils devaient avoir cinq ou six semaines.
Deux étaient bringés comme leur mère.
Un était noir avec une tache blanche sur la poitrine.
Le dernier, le plus petit, était beige.
Aucun n’a essayé de fuir.
L’un d’eux a simplement soulevé la tête et ouvert la bouche.
Presque aucun son n’en est sorti.
La mère s’est glissée jusqu’à eux.
Puis elle a posé le morceau de pain sur les feuilles.
Le petit beige a essayé de le mâcher.
Il était trop dur.
Alors la chienne a retenu un côté entre ses dents.
Elle a léché l’autre jusqu’à le ramollir.
Puis elle a poussé le morceau humide vers le chiot.
Ensuite vers un autre.
Puis un autre.
Elle n’a pas pris une seule bouchée.
Personne ne parlait.
Ses hanches ressortaient sous son pelage.
Son ventre était presque creux.
Elle avait probablement plus faim qu’eux.
Pourtant, elle avait mis sa tête dans ce bocal pour ce morceau de pain.
Pas pour elle.
Pour eux.
C’était pour eux qu’elle avait continué à avancer alors qu’elle n’arrivait presque plus à respirer.
Marc m’a empêché de sortir immédiatement mon sandwich.
— Doucement. Ils sont très faibles. Il faut de petites quantités.
Un agent forestier que nous avions prévenu nous a rejoints avec de l’eau et de la nourriture adaptée.
Claire avait trente-huit ans et connaissait ce secteur depuis presque dix ans.
Elle s’est accroupie devant le trou.
— Cinq chiens. Tous vivants.
La mère surveillait chaque geste.
Quand nous avons glissé une petite coupelle d’eau vers elle, elle l’a poussée du museau vers les chiots.
— Elle en a pourtant encore plus besoin qu’eux, a soufflé Élodie.
Claire a secoué la tête.
— Elle n’est pas de cet avis.
Nous avons nourri les petits très progressivement.
La mère n’a accepté de boire qu’après avoir vu le dernier chiot avaler.
Il fallait maintenant transporter toute la famille.
Claire avait une caisse suffisamment grande dans son véhicule.
Mais dès qu’elle l’a approchée, la chienne s’est dressée devant le trou.
Ses jambes tremblaient.
Pour la première fois, elle a grogné.
Personne ne lui en a voulu.
Tout indiquait que des humains l’avaient abandonnée dans cette forêt.
La gamelle.
Les sacs.
Les traces près d’une ancienne aire improvisée.
Peut-être avait-elle associé les véhicules à une séparation.
Alors six motards se sont assis dans la terre.
Nous avons retiré nos gants.
Gardé nos mains près du sol.
Élodie a placé un peu de nourriture près de la caisse.
Dix minutes.
Puis quinze.
Rien.
Le plus petit chiot a finalement avancé vers l’odeur.
Sa mère l’a pris délicatement par la peau du cou et l’a ramené contre elle.
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