Je me suis souvenu du pain.
Je l’ai récupéré sur les feuilles.
Les yeux de la chienne l’ont suivi immédiatement.
— Je ne vais pas te le prendre.
Je l’ai déposé au fond de la caisse, sur une serviette propre.
Puis j’ai reculé.
La chienne a regardé la caisse.
Le pain.
Puis ses quatre petits.
Elle a pris une décision.
Elle a attrapé le chiot beige.
Le plus faible.
Et l’a porté à l’intérieur.
Elle est revenue chercher le noir.
Puis les deux bringés.
Un par un.
Ce n’est qu’après avoir déplacé le dernier qu’elle est entrée à son tour.
Elle s’est couchée devant eux, entre nos mains et ses petits.
Le morceau de pain reposait près de son museau.
Elle ne l’a toujours pas mangé.
À 14 h 18, une clinique vétérinaire de la région nous attendait.
La chienne a été placée sous oxygène.
Son taux d’oxygénation était dangereusement bas.
Ses analyses ont montré une forte déshydratation, de l’anémie, des parasites et un manque sévère de sucre dans le sang.
Son organisme commençait à puiser dans ses propres muscles.
Et malgré tout, elle allaitait encore.
La vétérinaire a regardé les quatre chiots.
— Elle leur a donné tout ce que son corps pouvait encore produire.
Les petits étaient eux aussi déshydratés et beaucoup trop maigres.
Le beige était de loin le plus fragile.
La mère s’agitait chaque fois qu’on éloignait un chiot.
On a donc installé leurs paniers juste à côté de son espace d’oxygénation.
Dès qu’elle a pu les voir, elle s’est enfin allongée.
Une assistante lui a apporté un peu de nourriture.
La chienne en a pris une bouchée.
Elle l’a transportée jusqu’à la paroi transparente qui la séparait des petits.
Puis elle l’a laissée tomber devant eux.
Élodie a détourné les yeux.
— Elle croit encore que tout ce qu’on lui donne doit leur revenir.
Ce soir-là, Claire est retournée dans la forêt.
Près du ruisseau, elle a découvert l’endroit où tout avait commencé.
Un vieux sac-poubelle avait été déchiré par des animaux.
À l’intérieur se trouvaient des emballages et un grand bocal.
Le fond contenait probablement le morceau de pain.
L’ouverture était assez large pour laisser passer le museau et les oreilles de la chienne.
Mais le rebord intérieur formait un léger retour.
Une fois les oreilles passées, impossible de les replier correctement pour ressortir.
Une caméra destinée à observer la faune se trouvait un peu plus loin.
Elle n’avait pas filmé le bocal directement.
Mais elle couvrait le passage entre le ruisseau et l’abri sous les racines.
Claire a récupéré les images.
À 5 h 51, la chienne quittait son abri.
À 6 h 27, elle revenait vers ses petits.
Avec le bocal sur la tête.
Elle frappait un jeune arbre.
Tombait.
Se relevait.
Puis continuait.
À 8 h 42, la caméra la montrait repartant dans l’autre sens.
À 10 h 16, elle revenait vers les chiots.
À 11 h 38, elle repartait encore.
À 12 h 31, elle apparaissait une dernière fois en direction de son abri.
Huit minutes plus tard, nous avions entendu le premier coup de verre contre un arbre.
Elle avait donc vécu plus de six heures avec le bocal sur la tête.
Mais elle n’avait pas erré au hasard.
Elle faisait des allers-retours.
Vers ses chiots.
Puis vers la route.
Peut-être entendait-elle les véhicules.
Peut-être cherchait-elle de l’aide.
Puis elle revenait.
Toujours.
Parce que quatre petits l’attendaient.
Cette découverte nous a bouleversés davantage que le sauvetage lui-même.
Nous avions imaginé un animal affolé courant sans direction.
Ce n’était pas ça.
Elle oscillait entre deux urgences.
Trouver de l’aide.
Et ne pas abandonner ses petits.
Nous avons appelé la chienne Juin.
Élodie a choisi le prénom.
— Elle a l’air d’avoir survécu à un printemps trop dur.
Les chiots ont eux aussi reçu des prénoms pour faciliter leur suivi.
Le petit beige est devenu Rémi.
Pendant dix-huit heures, Juin est restée sous oxygène.
Sa respiration a peu à peu ralenti.
Ses gencives ont retrouvé une couleur normale.
Mais elle ne cessait de surveiller ses petits.
Chaque fois qu’un soignant en emmenait un pour le peser, elle se levait malgré sa perfusion.
Quand le chiot revenait, elle le touchait du museau.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Seulement après, elle se recouchait.
Les petits devaient recevoir des biberons régulièrement pour éviter d’épuiser encore leur mère.
Juin semblait l’accepter à une condition.
Ils mangeaient d’abord.
Elle ensuite.
Si elle n’entendait pas leurs petites bouches boire, elle poussait sa propre gamelle vers eux.
Les soignants ont rapidement compris l’ordre.
Les petits.
Puis Juin.
Quelques jours plus tard, Rémi a inquiété tout le monde.
Ses pattes arrière bougeaient, mais ne supportaient pas correctement son poids.
Les examens n’ont montré aucune fracture.
Seulement une faiblesse liée à une longue période de sous-alimentation.
La vétérinaire nous a dit :
— Vous vous souvenez du premier chiot qu’elle a transporté dans la caisse ?
C’était Rémi.
Le plus faible.
Elle n’avait pas choisi le plus proche.
Elle avait choisi celui qui avait le moins de chances d’y arriver seul.
La semaine suivante, les petits ont commencé à reprendre des forces.
Juin aussi.
Elle prenait quelques kilos.
Dormait davantage.
Un soir, les vétérinaires ont décidé de réunir toute la famille dans un espace commun.
Les quatre chiots ont immédiatement couru vers elle.
Juin, elle, n’a pas bougé.
Elle a reniflé le premier.
Puis le deuxième.
Puis le troisième.
Rémi a tenté de franchir une serviette.
Il a roulé sur le côté.
Juin a contourné les autres, l’a pris doucement par la peau du cou et l’a ramené contre son ventre.
Encore lui.
Encore en premier.
Puis elle s’est couchée autour de ses quatre petits.
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