D’autres poussaient calmement les curieux pour libérer la chaussée.
L’homme aux cheveux blancs s’appelait Bernard.
Il dirigeait plus ou moins le groupe, si on peut appeler ça diriger.
Je l’ai entendu dire :
— On remet tout propre avant de partir.
Et trente hommes qui, vingt minutes plus tôt, faisaient peur à tout le quartier, se mirent à ramasser les débris sur la chaussée sous la pluie.
Un jeune motard récupéra même un gobelet jeté par un spectateur.
— Celui-là n’est pas à nous, dit Bernard.
— Peu importe, répondit le jeune.
Je regardais la scène sans savoir où poser les yeux.
Tous mes raccourcis me revenaient au visage.
Mireille avait repris son cabas.
Elle allait partir.
Bernard la rattrapa.
— Madame.
Elle se retourna.
— Attendez.
Il ôta son propre blouson de pluie et le lui tendit.
— Non.
— Vous êtes trempée.
— Vous aussi.
— Moi, j’ai une maison dans vingt minutes.
Elle baissa les yeux.
Ces quelques mots avaient frappé juste.
Une maison dans vingt minutes.
Elle n’en avait pas.
Bernard comprit immédiatement.
Il ne posa aucune question.
Il ne lui demanda pas pourquoi.
Il ne lui demanda pas comment une infirmière ayant travaillé toute sa vie avait fini sur un trottoir.
Il lui tendit simplement le vêtement une deuxième fois.
— Prenez-le jusqu’à demain.
Mireille finit par accepter.
Je n’avais presque jamais vu cette femme accepter quoi que ce soit.
Avant de partir, Bernard posa une main sur la couverture rouge.
— Elle est importante ?
Mireille la retira doucement.
— Oui.
— Alors gardez-la au sec.
Le lendemain matin, je suis arrivé à six heures trente pour ouvrir mon café.
J’ai cru m’être trompé de rue.
Devant mon établissement se trouvaient plusieurs motos.
Pas trente.
Six ou sept.
Bernard était là.
Deux autres hommes montaient une petite tente pliable sous un porche avec l’autorisation du propriétaire.
Un troisième apportait des sacs contenant des vêtements propres.
Une femme distribuait des boissons chaudes.
Mireille était assise sur une chaise.
Elle avait l’air furieuse.
— Je leur ai dit que je n’avais rien demandé, me lança-t-elle dès qu’elle me vit.
Bernard sourit.
— C’est vrai.
— Alors pourquoi vous faites tout ça ?
— Parce qu’on n’a rien demandé non plus hier soir quand vous êtes restée avec Alain.
Elle n’eut rien à répondre.
La couverture rouge était posée sur ses genoux.
Je remarquai immédiatement qu’elle avait changé.
La déchirure sur un côté avait été recousue.
Pas très élégamment.
De gros points irréguliers.
Je montrai la réparation.
— Qui a fait ça ?
Un homme leva la main.
Il devait avoir cinquante-cinq ans, deux bras couverts de tatouages et une moustache impressionnante.
— Moi.
Mireille examina les coutures.
— Vous cousez comme un pied.
L’homme éclata de rire.
— J’étais mécanicien, pas couturière.
Pour la première fois depuis que je la connaissais, j’entendis Mireille rire franchement.
Un vrai rire.
Pas son petit sourire poli.
Un rire qui lui plissa tout le visage.
Je leur servis du café.
Personne ne me laissa payer.
Évidemment.
Deux jours plus tard, Bernard revint avec une nouvelle.
Alain avait survécu.
Il avait plusieurs côtes cassées et une sérieuse blessure interne, mais son état était stabilisé.
— Le médecin dit que les premières minutes ont compté, expliqua Bernard.
Mireille hocha la tête.
— Les premières minutes comptent toujours.
Puis il posa la question que tout le monde évitait.
— Comment une ancienne infirmière finit-elle à dormir dehors ?
Mireille resta longtemps silencieuse.
J’allais intervenir.
Lui dire de ne pas insister.
Mais elle posa sa tasse.
— Mon mari est mort il y a neuf ans.
Bernard ne bougea pas.
— On avait une petite maison à une quarantaine de kilomètres d’ici. Rien d’extraordinaire. Un potager. Un cerisier. Une cuisine qu’il avait refaite lui-même en 1987 et qu’il refusait de changer parce que, selon lui, « du solide reste du solide ».
Elle sourit.
J’imaginai immédiatement ces cuisines marron qu’on trouvait autrefois partout.
Les meubles lourds.
Les nappes à carreaux.
Le calendrier accroché près du téléphone fixe.
— Après sa mort, continua Mireille, je n’ai pas très bien tenu.
Elle fixa son café.
— J’avais passé ma vie à tenir les autres debout. Les patients. Les collègues. Mes parents. Mon mari quand il est tombé malade. Quand je me suis retrouvée seule, je ne savais même plus comment faire pour moi.
Elle avait un fils.
Ils s’étaient disputés.
Une histoire d’argent, de maison à vendre et de mots qu’on prononce trop vite lorsqu’on est blessé.
Elle avait vendu.
Puis loué un petit appartement.
Ses économies avaient diminué.
Quelques mauvaises décisions.
Une caution donnée à quelqu’un qui ne l’avait jamais remboursée.
Des papiers laissés sans réponse.
Une période chez une connaissance.
Puis une autre.
Et enfin plus rien.
— Ça va vite, vous savez.
Bernard hocha lentement la tête.
— J’imagine.
— Non, répondit Mireille. Personne n’imagine avant que ça lui arrive.
Cette phrase resta suspendue entre nous.
Je pensais à tous ces gens de notre génération à qui on avait répété qu’il suffisait de travailler toute sa vie pour être tranquille après soixante ans.
Comme si l’existence respectait les plans.
Comme si un décès, une rupture familiale ou quelques mauvaises années ne pouvaient pas tout renverser.
— Et votre fils ? demandai-je.
Elle regarda ailleurs.
— Il ne sait pas.
— Que vous êtes dehors ?
— Non.
Je sentis une colère monter en moi.
Pas contre son fils.
Je ne connaissais rien de leur histoire.
Contre cette pudeur absurde qui nous pousse parfois à préférer dormir sur un banc plutôt que d’appeler quelqu’un en disant simplement : « J’ai besoin de toi. »
Bernard ne fit pas la morale.
Il demanda seulement :
— Et la couverture rouge ?
Mireille passa la main dessus.
— Elle appartenait à mon mari.
Puis elle sourit.
— Enfin, appartenait… C’est beaucoup dire.
Il l’avait récupérée dans leur voiture en 1978.
Une couverture de secours qu’ils emmenaient partout.
Dans le coffre lors des départs en vacances.
Aux pique-niques.
Dans les tribunes quand leur fils jouait au football.
Une nuit, son mari s’était arrêté sur une petite route pour aider un automobiliste blessé.
Mireille avait utilisé cette même couverture en attendant les secours.
— Depuis, disait mon mari, elle sert à ça.
— À quoi ? demanda Bernard.
Mireille nous regarda.
— À quelqu’un qui en a plus besoin que nous.
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