Voilà pourquoi elle ne dormait jamais dessous.
Même lorsqu’elle gelait.
Cette couverture n’était pas à elle.
Pas vraiment.
Elle était destinée au prochain.
Quelques semaines passèrent.
Les motards ne transformèrent pas Mireille en mascotte.
Heureusement.
Ils ne publièrent pas sa photo partout.
Ils ne racontèrent pas qu’ils avaient « sauvé une SDF ».
Bernard détestait cette expression.
— On ne sauve pas quelqu’un comme on sort un chat d’une gouttière, disait-il. On aide. Après, la personne décide.
Ils firent simplement ce qu’ils savaient faire.
Un membre du groupe connaissait quelqu’un qui louait un petit studio.
Un autre savait réparer des meubles.
Une femme du groupe accompagna Mireille pour remettre certains papiers en ordre.
Moi, j’appelai son fils.
Avec son accord.
Enfin… après trois semaines de disputes.
— Gérard, mêlez-vous de vos cafés.
— Justement, j’en ai marre de vous voir boire le vôtre dehors.
Elle me traita de vieux têtu.
Je lui répondis que venant d’elle, c’était un compliment.
Son fils s’appelait Philippe.
Quand je lui annonçai qui j’étais, il crut d’abord que sa mère était morte.
Il se tut pendant presque dix secondes.
Puis il demanda :
— Elle est où ?
Sa voix avait changé.
Il arriva le soir même.
Cinquante ans.
Chemise froissée.
Cheveux presque entièrement gris.
Il descendit de voiture et resta debout à cinq mètres de sa mère.
Mireille ne bougea pas.
Moi non plus.
Bernard, qui était là par hasard ou peut-être pas, fit signe aux autres de rentrer dans le café.
Philippe regarda le manteau de sa mère.
Son cabas.
Ses chaussures.
Puis il porta une main à son visage.
— Maman…
Elle répondit :
— Ne commence pas.
C’était exactement une phrase de mère française.
Même sans toit depuis des mois, elle restait capable de rappeler son fils à l’ordre en deux mots.
Philippe pleurait.
— Pourquoi tu ne m’as pas appelé ?
— Pourquoi tu ne l’as pas fait ?
Voilà.
Huit années de rancune résumées en une question.
Il s’approcha.
Elle recula d’un pas.
— La maison, dit-il, je m’en fichais.
— Tu as dit que ton père aurait eu honte.
Philippe ferma les yeux.
— Oui.
— Je ne l’ai jamais oublié.
— Moi non plus.
Ils restèrent silencieux.
Puis Philippe murmura :
— J’avais quarante-deux ans et j’étais un imbécile.
Mireille répondit :
— Tu as cinquante ans. Ne sois pas trop optimiste.
Il éclata de rire au milieu de ses larmes.
Elle aussi.
Puis son fils la prit dans ses bras.
Doucement.
Comme si huit années de colère étaient devenues trop fragiles pour être manipulées brutalement.
Je me suis retourné.
À soixante-deux ans, on prétend que la fumée, les allergies ou le vent font pleurer les yeux.
Chacun conserve sa dignité comme il peut.
Alain revint deux mois plus tard.
À pied.
Il avait perdu du poids.
Plus de moto pour quelque temps.
Son médecin lui avait donné des consignes sévères et, à voir sa tête lorsqu’il en parlait, on comprenait qu’il trouvait ça plus pénible que l’accident.
Il entra dans mon café avec Bernard.
Mireille était installée à sa table habituelle.
Mais elle ne vivait plus dehors.
Le petit studio avait été loué.
Philippe payait une partie.
Mireille insistait pour payer le reste avec sa retraite.
Ils se voyaient chaque semaine.
Pas tous les jours.
— Il ne faut pas exagérer, disait-elle. On s’est réconciliés, on n’est pas obligés de devenir inséparables.
Alain s’arrêta devant elle.
Ce géant tatoué sembla soudain ne plus savoir quoi faire de ses mains.
— Vous êtes Mireille ?
— Ça dépend. Vous me devez de l’argent ?
Il sourit.
Puis ses yeux se remplirent.
— On m’a raconté.
Elle haussa les épaules.
— Ils racontent trop.
— On m’a dit que vous étiez restée sous la pluie.
— Vous étiez par terre.
— Vous auriez pu partir.
— Oui.
— Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?
Elle posa sa tasse.
Je connaissais déjà sa réponse.
Ou du moins je pensais la connaître.
Elle regarda Alain.
Puis son vieux manteau.
Puis sa couverture rouge, soigneusement pliée sur la chaise voisine.
— Parce que tout le monde regardait, dit-elle.
Alain fronça légèrement les sourcils.
Elle continua :
— Et quand tout le monde regarde en attendant que quelqu’un d’autre fasse quelque chose… il faut bien que quelqu’un arrête de regarder.
Personne ne répondit.
Alain s’assit à côté d’elle.
Dehors, un homme passa devant la vitrine.
Costume impeccable.
Téléphone collé à l’oreille.
Derrière lui marchait un jeune aux cheveux longs, couvert de tatouages, qui s’arrêta pour aider une vieille dame à monter son déambulateur sur le trottoir.
Je les regardai tous les deux.
Puis je regardai Mireille.
Depuis cette soirée, j’essaie de me rappeler quelque chose chaque fois qu’un inconnu entre dans mon café.
Un blouson de cuir ne raconte pas une vie.
Un manteau troué non plus.
Une belle montre ne garantit pas la bonté.
Un visage fatigué ne signifie pas qu’on n’a plus rien à offrir.
Nous passons notre existence à classer les gens.
Le respectable.
Le dangereux.
Le réussi.
Le raté.
Le pauvre.
Le riche.
Le type fréquentable.
Celui dont on se méfie.
C’est confortable.
Les cases évitent d’avoir à regarder plus longtemps.
Mais ce soir-là, dans une rue mouillée de Lyon, l’homme que presque tout le monde craignait était celui qui avait besoin d’être sauvé.
Et la femme que presque tout le monde soupçonnait était la seule qui savait comment le maintenir en vie.
Quant aux trente motards dont nous redoutions l’arrivée…
ils furent les premiers, le lendemain matin, à revenir avec du café chaud, des vêtements secs et des outils.
Quelques jours après le retour d’Alain, j’ai remarqué quelque chose.
La couverture rouge n’était plus sur la chaise de Mireille.
— Vous l’avez oubliée ?
Elle secoua la tête.
— Non.
— Elle est chez vous ?
— Non plus.
Elle désigna la porte.
Dehors, près de l’arrêt de bus, un homme d’environ quatre-vingts ans était assis sur un banc.
Il tremblait légèrement.
Sur ses épaules reposait la vieille couverture rouge.
Je regardai Mireille.
— Vous l’avez donnée ?
— Prêtée.
— Vous pensez la récupérer ?
Elle haussa les épaules.
— Peut-être.
Puis elle reprit son café.
— Et sinon ?
Elle sourit.
— Alors quelqu’un en avait plus besoin que moi.






