Sophie regarda Claire.
— C’est toujours elle la patronne.
Plusieurs motards éclatèrent de rire.
Claire aussi.
C’était la première fois depuis des semaines qu’elle riait sans se sentir coupable juste après.
Bernard démarra.
Le moteur vibra doucement.
Sophie se figea.
Ses yeux devinrent immenses.
Puis elle poussa un cri.
Pas de peur.
De bonheur.
Un rire tellement franc que plusieurs adultes baissèrent immédiatement les yeux.
Elle leva une main vers sa mère.
— MAMAN ! REGARDE !
Claire regardait.
Bien sûr qu’elle regardait.
Elle aurait voulu graver chaque seconde dans quelque chose de plus solide que sa mémoire.
Ils partirent à moins de vingt kilomètres à l’heure.
Au bout de cinq minutes, Bernard revint.
Il coupa le moteur.
Sophie resta assise.
— Encore.
Bernard sourit.
— Tu vas avoir mieux qu’encore.
Il montra la file.
— Tu vois tous ces gens ?
Sophie se retourna.
— Oui.
— Ils sont là pour toi.
— Tous ?
— Tous.
— Je peux monter avec eux ?
— Si tu veux.
Sophie resta silencieuse.
On voyait presque son cerveau de cinq ans essayer de comprendre l’information.
Puis elle hurla :
— CINQUANTE FOIS ?
Les motards applaudirent.
Le deuxième s’appelait Alain.
Soixante-quatre ans.
Plombier à la retraite.
Arthrose aux deux mains et cœur de guimauve soigneusement caché sous une barbe blanche.
Il revint de la boucle en pleurant.
— C’est le vent, déclara-t-il.
Personne ne se moqua de lui.
La troisième était Joëlle, cinquante-six ans, boulangère dans un village voisin.
Elle avait apporté deux boîtes de petits gâteaux décorés en rose.
Sophie n’en mangea même pas.
Elle était trop occupée à choisir la moto suivante.
Le sixième était Karim, mécanicien.
Le neuvième, Gérard, ancien conducteur de train.
Le douzième, Nathalie, aide-soignante.
Le quinzième, René, soixante-dix ans, qui roulait sur la même moto depuis 1982 et racontait qu’à l’époque « on partait sans GPS et personne n’en mourait ».
— Papi, demanda Sophie, elle est vieille ta moto ?
René prit un air scandalisé.
— Elle a de l’expérience.
— Comme toi ?
Tout le monde explosa de rire.
René resta silencieux quelques secondes.
Puis il éclata de rire plus fort que les autres.
Pendant ce temps, le quartier changeait.
Au début, les habitants regardaient derrière leurs fenêtres.
Puis quelqu’un sortit deux chaises pliantes.
Une voisine apporta une carafe de citronnade.
Monsieur Garnier installa une rallonge électrique pour une cafetière.
Un père de famille alla chercher une grande table de camping.
Une dame que Claire connaissait à peine arriva avec des quiches.
Personne n’avait organisé quoi que ce soit.
C’était justement cela qui rendait la scène étrange.
Dans ce petit lotissement où l’on se disait surtout bonjour en sortant les poubelles, tout le monde se mettait soudain à agir comme une famille.
Un retraité lavait les visières.
Une adolescente distribuait de l’eau.
Deux enfants dessinaient des motos à la craie sur le trottoir.
Même le voisin du numéro 18, célèbre pour avoir déjà appelé la mairie à cause des feuilles d’un platane, installa un parasol devant Sophie.
— Elle ne doit pas prendre trop le soleil, dit-il.
Claire le fixa.
Depuis sept ans qu’elle habitait là, il ne lui avait jamais adressé plus de quatre mots.
Ce samedi-là, il resta quatre heures.
Au vingt-troisième tour, un motard appelé « Dédé Diesel » se présenta.
Son vrai nom était André Delmas.
Quarante-sept ans.
Soudeur.
Un mètre quatre-vingt-dix.
Des avant-bras couverts de tatouages.
Une moustache poivre et sel.
Le genre d’homme que certaines personnes changent de trottoir pour éviter le soir.
Il parlait peu.
Il avait une fille.
Louise.
Cinq ans.
Le même âge que Sophie.
Ce matin-là, avant de partir, sa compagne lui avait envoyé une photo.
Louise était en pyjama devant un bol de chocolat.
Cheveux en bataille.
Une tartine à moitié mangée.
Une vie parfaitement ordinaire.
André avait regardé la photo.
Puis, quarante minutes plus tard, Sophie s’était installée derrière lui.
— Tu t’appelles vraiment Diesel ?
— Non.
— Pourquoi on t’appelle comme ça ?
— Parce que quand j’étais jeune, je sentais tout le temps le gasoil.
— C’est nul.
André avait éclaté de rire.
— Oui.
Leur tour dura cinq minutes.
Sophie lui raconta qu’elle aimait les chevaux.
Louise aussi aimait les chevaux.
Sophie dit qu’elle voulait un cheval blanc.
Louise aussi.
Sophie demanda s’il avait une fille.
— Oui.
— Elle a quel âge ?
André répondit :
— Cinq ans.
Sophie réfléchit.
— Alors elle pourrait être ma copine.
Quelque chose se noua dans la poitrine d’André.
Quand ils revinrent, il aida Claire à détacher le harnais.
Puis il recula sa moto jusqu’au bout de la rue.
Mais il ne repartit pas.
Il coupa le moteur.
Enleva son casque.
Et resta là.
Le vingt-quatrième motard partit.
Puis le vingt-cinquième.
André resta.
Le trentième.
Toujours là.
À partir du trentième tour, les joues de Sophie avaient retrouvé une couleur que Claire n’avait pas vue depuis des mois.
Au trente-septième, elle commençait à fatiguer.
Claire voulut arrêter.
— Encore un peu, maman.
— Tu es sûre ?
— Oui.
— Tu me promets de me dire si tu es fatiguée ?
— Je suis déjà fatiguée.
Claire eut un pincement.
Sophie ajouta :
— Mais je suis contente aussi.
Alors elles continuèrent.
Au quarante-deuxième passage, Sophie posa son casque contre le dos de Marc, un ancien maçon de presque deux mètres.
Il roula encore plus lentement.
Une main sur le guidon.
L’autre reculée pour sentir si la petite ne glissait pas.
Au quarante-huitième, Sophie bâilla.
Au quarante-neuvième, elle ne cria plus.
Elle souriait simplement.
Le cinquantième motard s’appelait Philippe.
Il était carrossier.
Soixante et un ans.
D’immenses mains noircies par quarante années d’atelier et une délicatesse incroyable lorsqu’il serra les sangles.
Il partit à 12 h 36.
Il revint à 12 h 42.
Sophie dormait contre son dos.
Personne ne parla.
Philippe coupa le moteur.
Claire s’approcha.
Elle défit doucement le casque.
Puis elle prit sa fille dans ses bras.
Toute la rue applaudit.
Mais très doucement.
Comme à la fin d’un spectacle où l’artiste s’est endormi.
Sophie ne se réveilla pas.
Les motards commencèrent à repartir.
Un par un.
Bernard embrassa Claire sur la joue.
Joëlle déposa les gâteaux dans la cuisine.
René lui glissa son numéro.
— Même pour une fuite d’eau, hein. Pas besoin que ce soit grave.
Les moteurs disparurent progressivement au bout de la rue.
Mais André ne bougea pas.
Claire était assise dans une chaise en plastique sur la terrasse.
Sophie dormait contre elle, enveloppée dans une couverture.
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