Douze motards chauves l’attendaient devant l’école… ce garçon de 8 ans n’en croyait pas ses yeux

Lucas observait les blousons.

Les tatouages.

Les grosses bottes.

— Vous faites peur un peu.

Plusieurs hommes derrière Henri ont éclaté de rire.

— Voilà ! Tu vois ? Les apparences.

Henri a souri.

— Pourtant, ce matin, on est là pour toi.

Puis il a ajouté :

— Alors ne laisse jamais quelqu’un décider à ta place de ce que tu vaux.

Lucas a regardé l’entrée de l’école.

Puis les douze hommes.

Puis moi.

Et il a fait quelque chose que je n’avais pas vu depuis longtemps.

Il a retiré sa capuche.

Complètement.

Son petit crâne nu est apparu dans la lumière du matin.

Il s’est redressé.

— Papa ?

— Oui ?

— Je crois que ça va aller aujourd’hui.

Il a glissé l’écusson dans la poche de son sweat.

Puis il a marché entre les deux rangées de motards.

Tous lui ont tendu le poing.

Lucas tapait le sien contre chacun.

Un.

Deux.

Trois.

À chaque fois, sa démarche devenait un peu plus droite.

Arrivé au portail, il s’est retourné.

— Henri !

— Oui, petit ?

— Vous allez laisser repousser vos cheveux maintenant ?

Henri a frotté son crâne.

— Ah non.

— Pourquoi ?

— On a passé un marché.

— Quel marché ?

— Tant que ton traitement continue, les nôtres restent comme ça.

Lucas est resté bouche ouverte.

— Même l’hiver ?

Henri a grimacé.

— J’avoue qu’on n’avait pas pensé à ça.

Lucas a éclaté de rire.

Puis il est entré.

Je croyais alors que l’histoire se terminait là.

Douze hommes s’étaient rasé le crâne pour aider un enfant à franchir un portail.

C’était déjà énorme.

Mais je ne connaissais pas encore Henri.

Ni Gérard.

Ni Malik.

Ni Patrick.

Ni Joël.

Ni François.

Ni les autres.

Je ne savais pas encore que, pour eux, se raser le crâne avait été la partie la plus facile.

Henri avait soixante-huit ans.

Ancien chauffeur routier, désormais retraité, il avait passé presque quarante ans à parcourir les routes de France.

Sa femme, Mireille, ancienne aide-soignante, supportait depuis toujours ses longues absences, ses copains bruyants et les pièces de moto posées parfois au beau milieu du garage.

Le groupe se réunissait dans un ancien atelier à une dizaine de kilomètres de chez nous.

Pendant des années, j’étais passé devant leur local.

Une vieille bâtisse.

Quelques motos garées dehors.

Des hommes en cuir.

Parfois de la musique.

Et pendant des années, j’avais pensé :

« Pas mon monde. »

C’est gênant à reconnaître aujourd’hui.

Mais c’est vrai.

Je les avais jugés sans les connaître.

Exactement comme les autres jugeaient Lucas en voyant son crâne.

Lorsque Henri avait lu mon message, il était presque minuit et demi.

Il avait envoyé quelques minutes plus tard un texto à son groupe.

« Les gars, un gamin de huit ans se fait embêter parce qu’il est chauve à cause de son traitement. Son père demande de l’aide.

Demain, je me rase.

Ceux qui veulent venir, rendez-vous au local à 5 h 30.

Aucune obligation. »

À cinq heures du matin, quatorze hommes avaient répondu.

Henri en avait choisi douze.

— Pourquoi douze ? lui ai-je demandé plus tard.

— Parce que onze, ça faisait désordre.

C’était Henri.

Toujours une plaisanterie pour empêcher les émotions de déborder.

À 5 h 30, douze chaises métalliques avaient été installées dans l’atelier.

Les hommes avaient apporté tondeuses, rasoirs, serviettes et mousse à raser.

À 6 h 45, le sol ressemblait à celui d’un salon de coiffure un samedi soir.

Cheveux gris.

Bruns.

Blonds.

Une queue-de-cheval de près de vingt centimètres appartenant à Patrick, cinquante-neuf ans, qui la portait depuis 1998.

— Ma femme va me tuer, avait-il dit.

Puis il avait ajouté :

— Mais si elle voit la tête du petit, elle me pardonnera.

À 7 h 35, ils avaient nettoyé.

À 7 h 40, ils avaient enfourché leurs motos.

À 7 h 52, ils étaient devant l’école.

Mais deux jours après cette matinée, Claire devait conduire Lucas à son rendez-vous de traitement dans le grand hôpital pédiatrique de Clermont-Ferrand.

Départ avant l’aube.

Analyses.

Attente.

Perfusion.

Encore attente.

Quand Claire et Lucas sont entrés dans la salle réservée aux familles, deux hommes chauves étaient assis dans un coin avec des cafés tièdes.

Henri.

Et Gérard.

Lucas les a vus.

Il a lâché la main de sa mère.

— Henri !

Il a traversé la pièce en courant.

Henri s’est levé juste à temps pour recevoir Lucas contre lui.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Henri a pris un air innocent.

— Nous ? On passait dans le coin.

Claire m’a raconté plus tard que même Lucas, huit ans, avait compris que personne ne « passait dans le coin » à sept heures trente du matin après avoir parcouru plus d’une heure de route.

Cette journée-là, Henri et Gérard sont restés presque six heures.

Ils ont joué aux cartes.

Ils ont raconté des histoires de voyages.

Gérard a laissé Lucas gagner quatre parties de dames.

Lucas le savait.

— Tu triches pour perdre.

— Absolument pas.

— Si.

— Prouve-le.

La fois suivante, deux autres étaient là.

Puis deux autres.

Sans que Claire ni moi ayons demandé quoi que ce soit, les douze hommes avaient organisé un planning.

À chaque rendez-vous important, au moins deux d’entre eux accompagneraient Lucas.

Pas pour intervenir dans les soins.

Pas pour se faire remarquer.

Simplement pour attendre.

C’est étrange, le mot « attendre ».

Il semble passif.

Mais lorsqu’une famille traverse une maladie longue, attendre devient parfois l’une des choses les plus difficiles au monde.

Attendre un résultat.

Attendre un médecin.

Attendre qu’une poche se vide.

Attendre que les nausées passent.

Attendre une bonne nouvelle sans oser la réclamer.

Ces hommes savaient attendre avec nous.

Ils apportaient des bandes dessinées.

Des jeux de cartes.

Des petits puzzles.

Une fois, Malik avait fabriqué dans son garage une minuscule moto en bois.

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