Je fouillai dans mon sac.
— Voilà.
Je sortis la feuille donnée par Gérard.
— C’est ce qu’il m’a dit de garder.
Le vieux motard à barbe blanche tendit la main.
— Je peux ?
Je lui donnai le document.
Il l’ouvrit.
Son visage se figea.
Il y avait neuf noms écrits à l’encre noire.
À côté de chacun, une date.
La même année.
Le même mois.
Le même jour.
Et dans le coin inférieur, un petit symbole dessiné à la main.
Le vieil homme passa le papier au premier motard.
Celui-ci le lut.
Puis il releva les yeux.
— Vous l’avez gardé.
— Gérard m’a dit de ne pas le perdre.
Il replia la feuille avec une précaution étonnante.
Comme si le papier pouvait casser.
— Et vous avez obéi.
— Je ne comprends rien à ce qui se passe.
Cette fois, son regard s’adoucit légèrement.
— Je sais.
Les moteurs s’éteignirent les uns après les autres.
En quelques secondes, le parking devint étrangement silencieux.
La portière de la voiture municipale s’ouvrit.
Un agent descendit.
— Tout va bien ici ?
Le premier motard se tourna à moitié.
— Oui.
— Vu le nombre de véhicules, j’aimerais quand même comprendre.
L’agent regarda ma moto.
Puis moi.
— Madame, tout va bien ?
— Je ne sais pas.
C’était la réponse la plus sincère possible.
— Cette moto est à vous ?
— Depuis hier.
L’agent regarda les motards.
— Il y a une contestation de propriété ?
— Non, répondit enfin l’homme devant moi. Elle ne l’a pas volée.
Je sentis mes épaules se relâcher.
Pendant une seconde seulement.
Parce qu’il ajouta :
— Mais elle ne sait pas ce qu’elle a acheté.
Les murmures repartirent autour de nous.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demandai-je.
Le motard fouilla lentement dans sa veste.
L’agent se raidit.
Mais l’homme sortit seulement une photographie.
Une vieille photo imprimée sur papier mat.
Il me la tendit.
Je regardai.
Et je reconnus immédiatement la moto.
Pas rouillée.
Pas terne.
Elle brillait.
Le chrome semblait neuf.
Le réservoir était d’un noir profond.
À côté d’elle se tenait Gérard.
Vingt-cinq ou trente ans plus jeune.
Épaules larges.
Cheveux encore foncés.
Un immense sourire.
Je ne l’avais jamais vu sourire.
Derrière lui, une dizaine de motards posaient devant une route de montagne.
Et au centre du groupe se trouvait l’homme qui me faisait face.
Lui aussi plus jeune.
Mais impossible à confondre.
— C’était quand ? demandai-je.
— Il y a longtemps.
— Et cette moto ?
Il fixa la photo.
— Elle était à Gérard.
— Elle l’est restée jusqu’à hier.
— Non.
Sa réponse me surprit.
— Comment ça, non ?
Le vieux motard à barbe blanche prit la parole.
— Elle n’appartenait plus vraiment à personne.
Je laissai échapper un rire nerveux.
— Excusez-moi, mais ça ne veut rien dire.
— Si. Pour nous, si.
Le premier homme désigna la feuille.
— Regardez les noms.
Je la repris.
Neuf noms.
— Qui sont-ils ?
Il inspira profondément.
— Des amis.
Le mot « amis » sembla soudain trop petit.
— Nous étions dix, continua-t-il. Gérard compris.
Il désigna la photo.
— Pendant presque trente ans, ils ont roulé ensemble. Pas tous les week-ends. Pas comme dans les films. Ils avaient des boulots, des enfants, des crédits, des divorces, des parents malades.
Quelques sourires tristes apparurent dans le cercle.
— L’un travaillait à l’usine. Un autre était facteur. Deux étaient artisans. Il y avait un infirmier, un ancien cheminot, un professeur de technologie…
Il s’arrêta.
— Des gens ordinaires.
Le vieil homme à barbe blanche ajouta :
— Très ordinaires.
Un léger rire parcourut le groupe.
Puis disparut.
— Ils avaient commencé jeunes, reprit le premier motard. À l’époque où l’on prenait la route avec une carte en papier dans la poche et quelques pièces pour téléphoner depuis une cabine si la moto tombait en panne.
Cette phrase provoqua plusieurs hochements de tête.
— Ils ont vieilli ensemble. Mariages. Naissances. Enterrements. Retraites. Prothèses de hanche…
Quelqu’un derrière lui lança :
— Parle pour toi.
Quelques rires étouffés.
Puis le silence revint.
— Trois ans plus tôt, ils ont voulu refaire une dernière grande sortie.
Je baissai les yeux vers les neuf dates.
J’avais compris avant même qu’il continue.
— Dans le Vercors ?
Il secoua la tête.
— Plus au sud. Une route qu’ils avaient faite jeunes. Leur idée était simple : reprendre le même itinéraire qu’à vingt-cinq ans.
Son regard se posa sur la moto.
— Gérard roulait avec celle-là.
Sa voix ralentit.
— Sur une portion de route, tard dans la soirée, un véhicule a dévié de sa trajectoire.
Personne ne donna davantage de détails.
Il n’y en avait pas besoin.
— Ils étaient dix, dit-il. Gérard est revenu seul.
Je fixai la feuille.
Neuf noms.
Neuf dates identiques.
Mes doigts se mirent à trembler.
— Tous ?
Il hocha la tête.
— Tous.
Le parking me sembla soudain beaucoup trop grand.
— Et lui ?
— Il a survécu.
Le vieil homme ajouta :
— Enfin… son corps a survécu.
Cette phrase me transperça.
Je connaissais ça.
Pas de la même façon.
Mais je connaissais cette manière de continuer à se lever, manger, travailler, répondre « ça va » alors qu’une partie de vous est restée ailleurs.
J’avais vu des veuves continuer à mettre deux assiettes sur la table trois semaines après l’enterrement de leur mari.
J’avais vu un ancien menuisier garder pendant quinze ans la blouse de son fils mort trop jeune.
J’avais vu ma propre grand-mère conserver les chaussures de mon grand-père sous le lit jusqu’à ses quatre-vingt-six ans.
On appelle ça des objets.
Mais parfois, ce ne sont plus des objets.
Ce sont des portes qu’on refuse de fermer.
— Gérard a gardé la moto ? demandai-je.
— Trois ans.
— Sans rouler ?
— Presque jamais.
Le premier motard passa la main sur sa barbe.
— Il la nettoyait. Changeait l’huile. Faisait tourner le moteur. Remplaçait ce qui devait l’être.
Je regardai la machine.
Voilà pourquoi elle m’avait semblé abandonnée sans l’être.
— Nous lui avons proposé de venir rouler, continua-t-il. Plusieurs fois.
— Il refusait ?
— Toujours.
— Pourquoi ?
Le vieil homme répondit :
— Parce qu’il disait qu’il avait déjà fait sa dernière balade avec les seuls hommes avec qui il voulait la faire.
Un silence lourd suivit.
Je pensais à mon père.
À nos neuf années de presque-silence.
À notre dernière dispute.
Une histoire stupide.
La vente de la maison de mes grands-parents.
Lui voulait garder l’atelier de son père intact.
Moi, je lui avais dit qu’il fallait arrêter de transformer chaque souvenir en mausolée.
Il m’avait répondu :
— Tu comprendras quand tu auras perdu assez de choses.
J’avais claqué la porte.
Depuis, nous nous téléphonions deux fois par an.
Pour les anniversaires.
Et parfois Noël.
Des conversations de six minutes où personne ne disait ce qu’il aurait fallu dire.
Je regardai de nouveau la moto.
— Mais pourquoi me la vendre à moi ?
Personne ne répondit tout de suite.
Puis le premier motard dit :
— C’est justement pour ça qu’on est venus.
— Vous ne savez pas ?
— Gérard nous a appelés hier soir.
Mon cœur fit un bond.
— Après mon départ ?
— Oui.
— Il vous a dit qu’il avait vendu la moto ?
— Il a dit : « C’est fait. »
— C’est tout ?
— Non.
L’homme marqua une pause.
— Il a dit qu’il avait enfin trouvé quelqu’un qui avait besoin d’avancer plus que lui n’avait besoin de rester derrière.
Je ne trouvai rien à répondre.
— Il ne me connaît même pas.
Le vieil homme eut un petit sourire.
— Gérard a passé quarante ans à réparer des véhicules. Mais surtout à regarder les gens qui venaient les récupérer. Il prétendait qu’on pouvait savoir beaucoup de choses sur quelqu’un à la façon dont il touche un guidon.
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