Je repensai à mes mains posées sur la vieille moto dans le hangar.
— C’est absurde.
— Probablement.
Le vieux sourit davantage.
— Mais il avait soixante-douze ans. À cet âge-là, on gagne parfois le droit d’avoir ses absurdités.
Quelques motards approuvèrent.
L’agent municipal, qui avait compris qu’il n’y aurait ni dispute ni bagarre, se détendit.
— Donc personne ne réclame le véhicule ?
— Personne, répondit le premier homme.
Puis il se tourna vers moi.
— Elle est à vous.
— Alors pourquoi m’avoir demandé de m’en éloigner ?
Pour la première fois, il sembla presque gêné.
— Parce qu’on devait vérifier une chose.
— Laquelle ?
— Le papier.
Je baissai les yeux.
— Pourquoi ?
Il désigna le petit symbole dans le coin.
— Gérard l’a dessiné lui-même il y a trois ans. Ce document devait rester avec la moto tant qu’il n’était pas prêt à la laisser partir.
— Et si je l’avais jeté ?
Il haussa les épaules.
— Alors nous aurions su qu’il s’était trompé.
Je restai bouche bée.
— Donc j’étais testée ?
— Disons plutôt que lui vous avait fait confiance. Nous voulions comprendre pourquoi.
Je sentis une irritation monter.
— Vous auriez pu commencer par expliquer au lieu de débarquer à quatre-vingt-dix sur un parking.
Le vieil homme à barbe blanche étouffa un rire.
Le premier motard me regarda.
Puis, contre toute attente, sourit.
— Oui.
Il marqua une pause.
— On n’a jamais prétendu être très subtils.
Même l’agent municipal sourit.
La tension se relâcha enfin.
Mais quelque chose manquait encore.
Je le sentais.
Le premier motard sortit une deuxième feuille de sa veste.
Plus récente.
Plus blanche.
Pliée en deux.
— Gérard nous a demandé de vous donner ça si vous aviez gardé la première.
Je la pris.
Mon prénom était écrit dessus.
« Claire ».
Je relevai brusquement la tête.
— Comment connaît-il mon prénom ?
— Les papiers de vente, répondit-il.
Bien sûr.
J’ouvris la lettre.
L’écriture tremblait légèrement.
Je commençai à lire.
« Claire,
si vous lisez ceci, c’est que j’ai réussi à la laisser partir.
Je ne vous ai pas vendu une bonne moto.
Pas encore.
Vous aurez probablement des pièces à changer, quelques jurons à prononcer et au moins une matinée à regretter de m’avoir rencontré. »
Je souris malgré moi.
Plusieurs motards me regardaient en silence.
Je continuai.
« Elle a porté dix hommes pendant une époque où nous pensions tous avoir le temps.
Puis la vie nous a appris le contraire.
Pendant trois ans, j’ai cru que garder cette moto signifiait rester fidèle à mes amis.
En réalité, j’avais peur.
Peur qu’en laissant partir le dernier objet qui nous reliait, ils disparaissent une seconde fois. »
Je dus m’arrêter.
Ma vue s’était brouillée.
J’essuyai rapidement mes yeux.
Puis je repris.
« Hier, quand vous m’avez demandé si elle roulait encore, vous n’avez pas regardé la rouille comme quelqu’un qui cherche une bonne affaire.
Vous avez regardé le moteur comme quelqu’un qui cherche une issue.
Je connais ce regard.
Je l’ai eu autrefois.
Vous m’avez dit que vous n’aviez pas vraiment de famille ici.
Alors je vais vous donner le conseil d’un vieux mécanicien qui a mis trop longtemps à comprendre certaines choses.
Ne confondez jamais être seule et devoir tout porter seule.
Ce n’est pas la même chose.
Une machine peut rester au garage vingt ans parce qu’on a peur d’abîmer ce qu’elle représente.
Une famille aussi.
Une amitié aussi.
Un homme aussi.
Moi, j’ai gardé trop longtemps les morts près de moi et trop longtemps les vivants à distance.
Ne faites pas comme moi. »
Je m’arrêtai de nouveau.
La phrase m’avait frappée en plein ventre.
Les vivants à distance.
Je pensais à mon père.
Je poursuivis.
« La moto vaut plus que 98 euros.
Je le sais.
Vous le savez probablement aussi.
Mais 98 euros, c’était ce qu’il vous restait après avoir gardé quelques pièces dans votre portefeuille pour rentrer chez vous.
Je vous ai vue compter.
Un homme de mon âge remarque ce genre de choses.
Gardez-la.
Réparez-la.
Abîmez-la un peu.
Faites-lui prendre la pluie.
Allez au travail avec.
Allez voir quelqu’un que vous n’avez pas vu depuis trop longtemps.
Et surtout, ne la transformez pas en souvenir.
Les souvenirs sont faits pour nous pousser dans le dos.
Pas pour nous barrer la route.
Prenez soin d’elle.
Pas parce qu’elle a de la valeur.
Parce que vous en avez aussi.
Gérard. »
En dessous, une dernière phrase avait été ajoutée.
« Dites aux autres que je roule encore. Seulement sur une autre route. »
Quand je relevai la tête, plusieurs visages devant moi avaient changé.
Le vieil homme à barbe blanche fixait le sol.
Une femme d’une soixantaine d’années essuyait discrètement sa joue.
Le premier motard avait les mâchoires serrées.
— Vous saviez ce qu’il avait écrit ?
— Non.
— Pourquoi êtes-vous venus si nombreux ?
Il regarda autour de lui.
— Parce qu’il nous a demandé de venir.
— Quatre-vingt-dix personnes ?
— Gérard a réparé les motos de la moitié d’entre nous pendant trente ans.
Le vieil homme ajouta :
— Et engueulé l’autre moitié gratuitement.
Cette fois, tout le groupe éclata de rire.
Un vrai rire.
Franc.
Massif.
Qui résonna contre la façade du magasin.
Je ris aussi.
Puis le premier motard désigna la machine.
— Maintenant, il faut régler un autre problème.
Mon sourire disparut.
— Quoi encore ?
— Votre câble d’embrayage est presque mort.
Il appela quelqu’un derrière lui.
— Alain !
Un homme d’environ soixante-cinq ans s’approcha avec une petite sacoche.
Il s’accroupit près de la moto.
— Et la durite ici n’est pas jolie non plus.
Un autre arriva.
Puis un troisième.
En moins de cinq minutes, ma vieille moto était entourée non plus de gens venus me juger, mais d’anciens mécaniciens, d’artisans, de retraités et de passionnés débattant de carburateur comme d’autres discutent de la cuisson d’un gigot.
— Touche pas à ça, René, tu vas encore foirer le filetage.
— J’ai réparé des moteurs avant que tu saches lire.
— Justement, depuis, les moteurs ont évolué.
— Pas celui-là.
— Quelqu’un a une clé de douze ?
— Une vraie ou une de tes clés chinoises tordues ?
Je restai là, complètement dépassée.
L’agent municipal finit par rire.
— Bon. Je crois que vous avez assez de mécaniciens.
Il remonta dans son véhicule.
Les curieux avaient baissé leurs téléphones.
Le spectacle qu’ils espéraient n’aurait pas lieu.
Pas de dispute.
Pas d’arrestation.
Pas de scandale.
Seulement quatre-vingt-dix personnes âgées pour la plupart, réunies autour d’une moto rouillée parce qu’un homme de soixante-douze ans avait enfin décidé qu’un souvenir pouvait changer de propriétaire sans disparaître.
Une demi-heure plus tard, Alain se releva.
— Essayez.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Je m’installai.
Le premier motard se plaça devant moi.
— Doucement.
Je tournai la clé.
Appuyai sur le démarreur.
Le moteur hésita.
Une seconde.
Puis il se réveilla.
Le grondement traversa le parking.
Profond.
Irrégulier.
Magnifique.
Quelqu’un applaudit une fois avant de se faire immédiatement rappeler à l’ordre.
— On avait dit pas de cinéma !
Tout le monde éclata encore de rire.
Je sentis les larmes monter.
Cette fois, je ne cherchai pas à les cacher.
Le premier motard s’approcha.
— Elle n’est pas parfaite.
— Moi non plus.
— Tant mieux. Les choses parfaites finissent sous une housse.
Il posa deux doigts sur le réservoir.
Puis recula.
— Roulez avec.
— Gérard a dit presque la même chose.
— Il m’a volé toutes mes bonnes phrases depuis cinquante ans.
Je regardai les dizaines de motos autour de moi.
— Vous allez où maintenant ?
Le vieil homme à barbe blanche répondit :
— Chez Gérard.
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