Au début, nous pensions qu’elle avait besoin de voir tous ses chiots pour se calmer.
Nous avions tort.
Elle ne se calmait qu’après avoir vérifié que Milo respirait.
Pendant trois jours, la famille resta dans notre espace maternité.
June acceptait les serviettes propres et les poussait sous les chiots pour que leurs ventres ne touchent pas le béton.
Elle refusait parfois sa nourriture jusqu’à ce que sa gamelle soit placée près de Milo.
Le petit, lui, avait du mal après les repas.
Parfois, une goutte de lait ressortait d’une narine.
Sa respiration devenait irrégulière.
Dès qu’elle remarquait un silence trop long, June le poussait deux fois du museau sur le côté gauche.
Deux touches.
Une pause.
Puis deux autres.
Lorsque Milo réagissait, elle s’allongeait.
Lorsqu’il ne réagissait pas assez vite, elle recommençait.
Au troisième jour, il eut de la fièvre.
Ses gencives étaient trop pâles.
Notre vétérinaire suspecta une infection pulmonaire provoquée par des aliments ou du lait passés dans les voies respiratoires.
Il fallait une surveillance plus importante.
Une clinique vétérinaire spécialisée accepta de le prendre.
Ce soir-là, Sophie enveloppa Milo dans une serviette bleue et l’emmena jusqu’à une caisse de transport.
Le trajet le plus court vers la sortie passait par le box 18.
June se trouvait derrière deux portes.
Nous pensions qu’elle ne saurait jamais par où son chiot était parti.
Encore une erreur.
La ventilation du bâtiment transportait l’air du couloir de soins vers la maternité.
Lorsque Sophie passa avec Milo, June leva le nez.
Elle abandonna la nourriture qu’elle avait dans la bouche.
Elle se plaça devant le bas de sa porte.
Milo toussa faiblement.
June frappa deux fois.
La voiture partit.
Pendant dix-neuf jours, June inspecta toutes les poches des personnes portant une tenue bleue.
Lorsqu’elle put enfin quitter la maternité, elle trouva le box 18 dès sa première tentative.
Elle renifla le coin où la caisse avait été posée.
Puis elle attendit.
Les six autres chiots récupérèrent rapidement.
Les demandes d’adoption arrivèrent presque aussitôt.
Un couple choisit le plus gros mâle.
Une institutrice adopta une petite femelle aux pattes blanches.
Deux frères et sœurs partirent dans deux maisons différentes du même quartier.
Les gens demandaient surtout à voir June après avoir joué avec ses petits.
— Elle va encore grandir ?
— Elle protège sa nourriture ?
— Elle est difficile avec les autres chiens ?
— Pourquoi son oreille est-elle abîmée ?
Les questions étaient légitimes.
Ce qui faisait mal, c’était le silence qui venait parfois après nos réponses.
June était une chienne adulte, croisée molosse, avec le ventre encore distendu par l’allaitement.
Son poil manquait par endroits autour de la queue à cause du stress.
Sur sa photo, son oreille pliée et son regard fixe lui donnaient une expression plus dure qu’elle ne l’était réellement.
Avec les gens, elle était douce.
Elle supportait les examens.
Elle lâchait sa nourriture sur demande.
Elle préférait simplement observer avant de faire confiance.
Ses six chiots partirent les uns après les autres.
Chaque départ se déroulait de la même manière.
June reniflait le chiot.
Elle le regardait disparaître au bout du couloir.
Puis elle revenait vers ceux qui restaient.
Et elle recommençait son compte.
Lorsque le sixième quitta le refuge, June parcourut lentement la maternité vide.
Elle inspecta les serviettes.
La petite couchette.
Le dessous de la plateforme.
Le bol d’eau.
Puis elle s’arrêta devant la porte.
Deux coups.
Une pause.
Deux coups.
Son lait finit par disparaître.
Son attente, non.
Nous pensions qu’il s’agissait d’un comportement maternel qui finirait par s’estomper.
On lui proposa davantage de promenades.
Des jeux.
Une pièce plus calme.
Elle participait quelques minutes.
Puis retournait vers le couloir de soins.
C’est à cette période que Françoise entra dans sa vie.
Elle avait soixante-six ans.
Pendant plus de trente ans, elle avait travaillé comme infirmière en pneumologie et en réanimation respiratoire.
Son mari, Michel, était mort plusieurs mois auparavant après une longue maladie.
Depuis, sa maison près de Bourgoin-Jallieu lui semblait trop grande.
Françoise ne disait jamais qu’elle se sentait seule.
Elle décrivait plutôt les traces laissées par l’absence.
Pendant plusieurs semaines, elle avait continué à sortir deux tasses le matin.
Elle laissait encore la lumière du couloir allumée en fin de journée parce que Michel rentrait autrefois tard.
Ses vieilles chaussures restaient sous le banc de l’entrée.
Les déplacer aurait signifié prendre une décision qu’elle n’était pas encore prête à prendre.
Françoise avait déjà vécu avec des chiens.
Elle avait attendu avant d’en reprendre un.
— Je peux gérer des médicaments, m’avait-elle dit. Je peux me lever la nuit. Je ne cherche pas forcément un animal facile.
Je lui présentai trois chiens.
June fut la quatrième.
June entra dans la petite salle de rencontre.
Elle renifla les chaussures de Françoise puis se plaça près de la porte.
Françoise ne l’appela pas.
Elle attendit.
Au bout de quelques minutes, June se retourna.
Françoise posa une main sur son genou.
June vint renifler ses doigts.
Puis elle glissa son oreille abîmée sous cette main.
Elles restèrent ainsi presque une minute.
Dans le couloir, quelqu’un fit bouger une grille.
Le bruit métallique du box 18 résonna.
June leva la tête.
Elle alla toucher la porte deux fois avec sa patte.
Françoise me regarda.
— Qu’est-ce qu’elle compte ?
Je lui parlai des sept chiots.
Je lui expliquai que six avaient été adoptés et que le dernier était parti à la clinique.
— Et il est revenu ?
— On ne sait pas exactement ce qu’il est devenu.
Françoise observa June, le museau contre l’espace sous la porte.
— Elle sait que vous ne savez pas.
Cette phrase ne me quitta plus.
Françoise revint tous les matins pendant neuf jours.
Elle apprit que June préférait l’herbe près de la clôture est.
Qu’elle n’aimait pas les jouets qui couinent.
Qu’elle mangeait plus facilement lorsque quelqu’un restait calmement assis près d’elle.
June apprit le bruit des clés de Françoise.
Vers dix heures, elle commençait à attendre près de la petite grille de l’accueil.
Leur lien ne naquit pas d’une scène spectaculaire.
Il naquit de la répétition.
Françoise venait.
June vérifiait.
Françoise revenait.
June attendait un peu moins loin.
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