Six familles avaient refusé le vieux Saint-Bernard avant midi. Puis un veuf de 79 ans remarqua qu’il regardait l’horloge et revint avec une étrange poussette.
J’étais devant le box 18 quand la sixième famille est repartie.
Leur petite-fille avait adoré Moka jusqu’au moment où il avait essayé de se lever.
Ses pattes avant s’étaient redressées d’abord.
Puis son arrière-train avait suivi, trois longues secondes plus tard, avec un tremblement si fort que sa gamelle d’eau avait tinté contre le mur.
La mère avait tourné la tête vers moi.
— Il marche toujours comme ça ?
— Son arthrose est avancée. Les médicaments l’aident, mais il faut des promenades très courtes, beaucoup de repos et parfois l’aider à se relever.
Ils avaient hoché la tête avec compassion.
Une heure plus tard, ils repartaient avec un jeune croisé de deux ans.
Moka les avait regardés traverser le couloir avec leur nouvelle laisse bleue.
Puis il avait posé son énorme museau grisonnant sur un canard en tissu vert dont les ailes étaient presque entièrement usées.
À 16 h 11, il avait ouvert les yeux.
À 16 h 12 exactement, il s’était levé.
Il avait pris le canard dans sa gueule et s’était dirigé vers la porte ouest du refuge.
Là, il était resté immobile.
Jusqu’à 16 h 38.
Le lendemain, même chose.
Puis le surlendemain.
À 16 h 12, il se levait.
À 16 h 38, il retournait se coucher.
Toujours avec son canard.
Toujours devant la même porte.
Nous pensions qu’il attendait la voiture de son ancienne maîtresse.
Nous nous trompions.
Pas sur l’attente.
Sur ce qu’il attendait vraiment.
Le samedi suivant, un homme âgé entra dans le refuge en poussant une poussette double pour enfants.
Enfin, ce qui avait autrefois été une poussette.
Les sièges avaient disparu.
À leur place, une plateforme basse recouverte d’un épais matelas gris occupait tout le châssis.
Les petites roues avaient été remplacées par des pneus de vélo.
Une rampe se repliait sous la plateforme.
Deux freins métalliques avaient été ajoutés à l’arrière.
Sur la poignée pendait un ruban jaune passé par le soleil.
Un jeune bénévole eut un petit rire.
L’homme l’entendit.
Il ne répondit pas.
Il s’approcha simplement du bureau.
— Combien de kilomètres d’ici au lac ?
Je crus avoir mal compris.
— Quel lac ?
— Le grand lac, à l’ouest. Et du parking jusqu’au septième banc, vous savez combien il y a ?
Je le regardai.
Il précisa :
— Cent soixante-dix mètres environ. Les vingt-cinq derniers sont en gravier.
Il s’appelait Henri Delorme.
Soixante-dix-neuf ans.
Mécanicien d’autobus pendant près de quarante ans dans un dépôt municipal.
Veuf depuis dix mois.
Il ne voulait voir aucun chiot.
Il venait pour Moka.
Je lui expliquai tout.
Le poids du chien : soixante-douze kilos.
L’arthrose des deux hanches.
La raideur de la colonne.
Le genou droit abîmé.
Les injections mensuelles.
Le coût des médicaments.
Le risque de chute.
La difficulté d’aider un Saint-Bernard à monter dans une voiture.
Et surtout ceci :
— Il faut être conscient que son temps se compte peut-être en mois, pas en années.
Henri écouta sans m’interrompre.
Puis il posa une main sur la poussette.
— Elle supporte cent quatre-vingts kilos sur terrain plat. Cent sur la rampe. J’ai renforcé la traverse arrière jeudi.
— Vous avez construit ça pour lui ?
Il baissa les yeux.
— Je l’ai terminée pour lui.
Cette phrase m’est restée.
Dans le box 18, Moka ne réagit presque pas en voyant Henri.
Il ne se leva pas.
Il refusa même le morceau de poulet que le vieil homme posa devant lui.
Henri s’assit à distance.
Il n’essaya pas de le caresser.
Il ne l’appela pas.
Puis l’une des roues de la poussette fit un petit clic.
La tête de Moka se redressa d’un coup.
Henri sortit de son manteau un vieux thermos rouge cabossé.
Moka se leva.
Lentement.
Très lentement.
Il passa devant le poulet sans le regarder.
Il posa son nez contre le couvercle du thermos.
Puis il pressa son front contre le côté rembourré de la poussette.
Henri posa une main entre ses oreilles.
— Tu as continué plus longtemps que nous tous, murmura-t-il.
Je lui demandai ce qu’il voulait dire.
Il secoua la tête.
— Pas encore.
Lors de cette première rencontre, Moka refusa la rampe.
Il posa une patte dessus.
La retira.
Puis regarda la poussette comme s’il cherchait quelque chose.
Henri fit pivoter le châssis de quelques centimètres.
Le ruban jaune apparut sur le côté droit.
Moka le fixa.
Puis il monta.
Sans qu’on le pousse.
Une fois installé, il ne regarda pas vers la sortie principale.
Il se tourna vers l’ouest.
Il posa son canard sous son menton.
Et il attendit.
Comme si, pour lui, la poussette était simplement en retard.
Moka était arrivé chez nous un peu plus d’un mois auparavant.
J’avais quarante-deux ans et je travaillais depuis douze ans dans ce refuge animalier installé à la sortie d’une petite commune savoyarde.
Quand les agents l’avaient amené, il occupait presque tout l’arrière de leur véhicule.
Onze ans.
Un Saint-Bernard immense.
Une robe brun acajou.
Un poitrail blanc.
Le visage déjà presque argenté.
Son oreille gauche portait une ancienne entaille.
Trois dents lui manquaient.
Au-dessus de la hanche droite, une ancienne opération avait laissé une zone où le poil repoussait plus sombre.
Sa maîtresse, Marguerite Perrin, était décédée quatre jours auparavant.
Sa fille, Claire, était venue de Lyon pour vider la maison.
Elle avait dû louer un utilitaire pour transporter Moka, incapable de monter dans sa voiture.
Sur le formulaire d’abandon, Claire avait rempli presque toutes les cases.
À « activité préférée », elle avait écrit :
Observer les canards.
À « problèmes particuliers » :
Refuse parfois de marcher en fin d’après-midi.
Elle avait apporté deux coussins orthopédiques, des compléments pour les articulations, une vieille laisse marron, le canard vert et le thermos rouge entouré d’un ruban jaune.
Claire avait voulu jeter le ruban.
Moka s’était placé entre elle et la poubelle.
Nous l’avions donc gardé.
Notre vétérinaire avait été claire.
Moka ne guérirait pas de son âge.
Mais il pouvait encore avoir de bonnes journées.
— Il lui faut quelqu’un capable de changer sa définition du mot promenade.
Cette phrase avait éliminé presque tous les adoptants.
Les visiteurs aimaient son visage.
Ses énormes pattes.
Son regard calme.
Ils s’imaginaient un beau Saint-Bernard couché devant une cheminée.
Ils s’imaginaient moins devoir nettoyer ses pattes arrière lorsqu’il n’arrivait plus à s’accroupir.
L’aider à se relever.
Porter une sangle sous son ventre.
Surveiller la moindre glissade.
Moka, lui, restait gentil avec tout le monde.
Il acceptait les friandises du bout des lèvres.
Il appuyait doucement son épaule contre les bénévoles.
Avec les enfants, il baissait la tête pour qu’ils puissent toucher la bande blanche entre ses yeux.
Il aboyait rarement.
Sauf, parfois, à 16 h 12.
Un son grave sortait alors de sa poitrine.
Pas vraiment un aboiement.
Plutôt une longue plainte étouffée.
Ce qui me troublait, c’était la précision de son rituel.
Le canard.
La porte ouest.
16 h 12.
Puis 16 h 38.
Toujours.
Un autre détail nous avait intrigués.
Chaque fois que notre chariot de ménage passait devant son box, Moka relevait la tête au bruit d’une roue.
Le roulement était abîmé.
Il faisait :
clic… frottement.
Clic… frottement.
Moka réagissait au clic.
Puis se détendait au frottement.
Comme si ce n’était pas le bon bruit.
Henri, lui, avait téléphoné avant de venir.
Ses questions avaient été étranges.
— Est-ce qu’il transporte encore un canard vert ?
— Oui.
— Réagit-il à un thermos rouge ?
— Oui.
— Peut-il poser ses pattes avant sur une rampe douce ?
— Probablement.
Silence.
Puis :
— Avez-vous gardé le ruban jaune ?
Je m’étais redressée.
— Comment connaissez-vous ce ruban ?
La ligne était restée silencieuse si longtemps que j’avais cru qu’il avait raccroché.
Puis Henri avait répondu :
— Parce que Marguerite ne jetait jamais rien.
Il avait demandé à voir Moka à 16 h 12.
Pas le matin.
Pas après le déjeuner.
À 16 h 12.
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