À 16 h 12, ce vieux Saint-Bernard attendait toujours… jusqu’à l’arrivée d’un veuf avec une étrange poussette

La poussette qu’Henri apporta ce samedi-là avait commencé sa vie quarante-cinq ans auparavant.

Il l’avait achetée lorsque ses deux filles étaient bébés.

Il avait retiré les sièges, élargi l’essieu, remplacé les roues, ajouté une plateforme en contreplaqué marin et installé une mousse lavable.

Il avait aussi fabriqué des panneaux latéraux démontables pour empêcher Moka de glisser lorsque le chemin penchait.

— Vous avez trouvé les plans quelque part ? lui demandai-je.

Henri haussa les épaules.

— J’ai réparé des autobus toute ma vie. Une poussette, ça a moins de pièces.

Avant de venir, il avait chargé plus de cent kilos de sacs de sable dessus.

Il avait parcouru plusieurs fois sa rue.

Testé la rampe.

Laissé les freins bloqués toute une nuit dans son allée en pente.

Il nous montra les photos.

Il savait exactement ce qui nous inquiétait.

Un homme de soixante-dix-neuf ans.

Un chien de plus de soixante-dix kilos.

Deux corps vieillissants.

Une seule chute pouvait suffire.

Nous lui accordâmes finalement un accueil temporaire d’une semaine.

Chez lui, Henri avait transformé sa salle à manger en chambre pour Moka.

Des tapis antidérapants traversaient le couloir.

Il avait fabriqué une rampe pour le jardin.

La première semaine, il dormit sur le canapé.

— S’il a besoin de moi la nuit, je veux l’entendre.

Le premier jour, à 16 h 12, Moka se leva devant la porte arrière avec son canard.

Henri lui ouvrit.

Le chien descendit la rampe.

Traversa lentement le jardin.

Et s’arrêta devant le portail.

Face à l’ouest.

Il attendit jusqu’à 16 h 38.

Henri ne lui demanda pas de rentrer.

Il apporta une chaise pliante.

Et attendit avec lui.

Le lendemain, il installa la poussette devant le portail.

Moka monta à moitié.

Puis redescendit.

Henri déplaça alors le ruban jaune jusqu’au panneau droit.

Moka remonta.

Plus tard, Henri remarqua une autre chose.

Avant chaque départ, il vérifiait les pneus.

Les freins.

Les axes.

Puis il tapait deux fois sur le châssis.

Deux petits coups métalliques.

Moka attendait ces deux coups pour monter.

Un coup ?

Il restait au sol.

Trois coups ?

Il regardait Henri avec confusion.

Deux coups ?

Il grimpait.

Henri affirmait ne rien lui avoir appris.

Moka connaissait déjà ce signal.

Après dix jours, Henri commença pourtant à douter.

Pas de Moka.

De lui-même.

Son épaule droite lui faisait mal lorsqu’il poussait la poussette dans les montées.

Un matin, il m’appela très tôt.

— S’il tombe et que je n’arrive pas à le relever, j’aurai échoué avant même de commencer.

Nous lui fournîmes un harnais avec poignées.

Sa voisine, Mireille, apprit à l’utiliser.

Henri remplaça les marches derrière sa maison par une longue rampe.

Pour payer plusieurs mois de soins, il vendit une armoire entière d’anciens outils de mécanique.

Il les conservait depuis plus de quarante ans.

— Ça valait cher ? lui demandai-je.

— Neuf injections.

— Et après la neuvième ?

Il eut un petit sourire.

— Je trouverai la dixième.

Sa fille aînée, Élodie, vivait près de Grenoble.

Lorsqu’elle apprit le projet d’adoption, elle vint le voir.

Elle ne s’opposait pas à Moka.

Elle s’inquiétait pour son père.

Depuis la mort de sa mère, Henri avait abandonné son café du mardi avec ses anciens collègues.

Il ne répondait plus toujours au téléphone.

Il avait cessé de participer aux repas de quartier.

Maintenant, il organisait toutes ses journées autour d’un chien très âgé.

Élodie me demanda :

— Et quand Moka mourra ?

Je n’avais aucune réponse satisfaisante.

Je lui demandai seulement :

— Qu’est-ce qui se passe pendant qu’il est encore là ?

Élodie passa le week-end chez son père.

Le dimanche, elle trouva trois fiches accrochées au-dessus de l’évier.

La première détaillait les médicaments.

La deuxième les repas.

La troisième représentait un trajet jusqu’au lac.

Cinq zones de repos étaient dessinées.

Et au bout, écrit deux fois au stylo :

BANC 7 — 16 H 12.

— Pourquoi ce banc ? demanda-t-elle.

Henri plia la feuille.

— Il a la bonne vue.

L’adoption devint officielle quelques jours plus tard.

Nous publiâmes une photo.

Henri refusait qu’on montre clairement son visage.

On y voyait surtout Moka, immense, installé dans l’ancienne poussette avec son canard vert entre les pattes.

La photo fut partagée des milliers de fois.

Certains trouvaient cela magnifique.

D’autres se moquaient.

Quelques-uns écrivaient qu’un chien qui avait besoin d’une poussette devait rester chez lui.

Henri ne lut aucun commentaire.

Il préparait leur première sortie jusqu’au banc numéro 7.

Le trajet final comportait cent soixante-dix mètres.

Cent quarante-cinq pouvaient être parcourus en poussette.

Pour les vingt-cinq derniers, Henri avait décidé que Moka choisirait.

Le jour du départ, ils arrivèrent au lac peu avant 16 heures.

Élodie les accompagnait.

Des familles marchaient sur le chemin.

Des coureurs les dépassaient.

Plusieurs personnes se retournèrent en voyant l’énorme Saint-Bernard dans la poussette.

Un père dit à son fils :

— Regarde, c’est sûrement le plus gros bébé de Savoie.

Henri sourit.

À 16 h 06, Moka releva la tête.

À 16 h 09, il se redressa.

À 16 h 12, sa respiration changea.

Henri arrêta la poussette.

Le bitume s’arrêtait là.

Devant eux commençait le gravier.

Il abaissa la rampe.

Élodie fixa le harnais.

Moka descendit.

Ses trois premiers pas furent raides.

Le quatrième fut plus long.

Puis il partit.

Personne ne le guidait.

Il connaissait le chemin.

Il dépassa un premier banc.

Puis un autre.

Des canards s’envolèrent près des roseaux.

Moka les regarda.

Mais il ne s’arrêta pas.

À vingt-cinq mètres du banc numéro 7, sa patte arrière droite céda.

Élodie retint le harnais.

Henri approcha la poussette.

— Ça suffit, mon vieux.

Moka détourna la tête.

Il fit cinq pas.

S’arrêta.

Puis quatre.

Sa patte gauche traçait une fine marque dans les graviers.

Élodie soutenait juste assez son arrière-train pour qu’il ne tombe pas.

Henri avançait à côté de sa tête.

— Doucement. Les canards ne vont pas s’envoler tous d’un coup.

Moka atteignit le banc à 16 h 19.

Et il ne regarda pas le lac.

Il renifla le sol sous le côté droit.

Puis il posa son canard vert sur la place vide.

Henri s’immobilisa.

Élodie porta une main à sa bouche.

Sur le bois du banc, deux lettres étaient gravées dans un petit cœur maladroit.

E + H.

Henri s’assit à gauche.

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire

Retour en haut