Le calendrier d’avril était toujours accroché près du réfrigérateur.
Chaque journée comportait une petite marque verte à côté de 16 h 12.
Claire avait cru que sa mère suivait un traitement.
Henri comprit immédiatement.
C’étaient les jours du lac.
Les six dernières cases étaient vides.
Marguerite avait été trop malade pour sortir.
Moka avait pourtant continué d’attendre près de la porte.
Dans un placard, le chien trouva un deuxième gobelet métallique.
Il le porta à Henri.
Puis retourna devant un manteau vert de Marguerite.
Dans une poche, Henri trouva une vieille photo.
Éléonore était assise sur le banc numéro 7.
Moka avait la tête sur ses genoux.
Henri se tenait derrière eux, la main sur la poussette.
Au dos, Marguerite avait écrit quatre mots :
« Garde-lui une place. »
Ni Claire ni Élodie ne connaissaient vraiment l’amitié des deux femmes.
Elles savaient pour les rendez-vous médicaux.
Les douleurs.
Les traitements.
Mais elles ne connaissaient pas les plaisanteries au bord du lac.
Les cafés trop légers.
Les canards.
Les après-midi où une femme aidait l’autre à se relever sans en parler à personne.
Moka, lui, connaissait cette vie-là.
C’était celle qu’il avait conservée.
Henri se mit à lire les lettres de Marguerite au banc.
Une par jour.
Jamais deux.
Certaines racontaient des choses insignifiantes.
Moka qui volait un morceau de fromage.
Éléonore qui oubliait son parapluie.
Un canard qui suivait le groupe pendant plusieurs mètres.
D’autres parlaient des derniers mois d’Éléonore.
Dans l’une, Marguerite expliquait pourquoi elle continuait de poser trois gobelets après sa mort.
« Moka regarde le virage jusqu’à l’heure où tu devrais arriver. Ensuite, il me regarde. Je lui dis que tu prends le chemin le plus long. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce que le chagrin, c’est ça : prendre le chemin le plus long pour retourner vers un endroit qu’on connaît déjà. »
Après cette lettre, Henri resta longtemps silencieux.
Moka était couché dans la poussette.
Une patte posée sur le gobelet vide.
— J’ai mis trop de temps, murmura Henri.
Moka releva la tête.
Puis il se rapprocha.
Et posa son museau sur l’avant-bras du vieil homme.
Henri ne parla pas de pardon.
Moi non plus.
Ils restèrent ainsi.
C’était suffisant.
Avec les mois, les promenades changèrent.
En septembre, Moka ne pouvait plus parcourir les vingt-cinq derniers mètres.
Henri poussait la poussette plus près du banc.
Mais il abaissait toujours la rampe avant d’arriver.
Certains jours, Moka faisait douze pas.
D’autres jours, trois.
Un jour, aucun.
Henri ouvrit quand même la rampe.
Le choix comptait.
Même lorsque la réponse était non.
Le 16 octobre, un an après la mort d’Éléonore, Moka descendit.
Il fit sept pas.
Henri posa le canard sur l’ancienne place d’Éléonore.
Pour la première fois, Moka le reprit.
Mais il ne le reposa pas sur le banc.
Il l’apporta à Henri.
Puis il se coucha sur ses chaussures.
À 16 h 38, Henri versa le contenu du deuxième gobelet dans le thermos.
Le lendemain, il n’emporta qu’un seul gobelet de café.
La place vide existait toujours.
Mais quelque chose avait changé.
Moka ne semblait plus attendre de la même manière.
Il vécut encore dix-sept mois après son adoption.
Bien plus que ce que nous avions imaginé.
Henri ne parla jamais de victoire.
Il notait simplement les bonnes journées.
L’appétit.
Le sommeil.
La respiration.
Les douleurs.
Et surtout, si Moka choisissait encore de monter lorsque la rampe s’ouvrait.
Chaque après-midi, Henri vérifiait les pneus.
Remplissait le thermos.
Accrochait le canard sous le ruban jaune.
Puis, à 16 h 12, il tapait deux fois sur le châssis.
Moka montait lorsqu’il le pouvait.
Lorsque ce n’était plus possible, Mireille venait aider.
Au fil du temps, les gens cessèrent de rire de la poussette.
Des enfants les attendaient parfois près du chemin.
Des promeneurs ralentissaient.
Un menuisier du secteur fabriqua même une petite plateforme pour éviter à Moka la partie la plus irrégulière du gravier.
Il partit sans laisser son nom.
Durant sa dernière semaine, Moka ne porta plus son canard.
Henri le gardait tout de même près de lui.
Un après-midi froid de novembre, Moka arriva au lac sous deux couvertures.
Il ne releva même pas la tête devant les canards.
Henri s’assit au banc numéro 7.
Il versa son café.
Puis attendit.
À 16 h 31, Moka ouvrit les yeux.
Il regarda le virage du chemin.
Longtemps.
Ensuite, très doucement, il tourna la tête dans l’autre sens.
Il posa son museau sur le genou d’Henri.
Et cette fois, il ne regarda plus derrière lui.
Moka mourut trois jours plus tard à la maison.
Henri avait une main glissée sous son oreille gauche.
La poussette se trouvait près du coussin.
Le ruban jaune pendait assez bas pour toucher sa patte.
Henri garda la poussette.
Il ne la remit pas au grenier.
Il ne la déposa pas sur le trottoir.
Il nettoya la mousse.
Remplaça un roulement.
Et rangea le canard vert dans la poche arrière.
Aujourd’hui, chaque mardi, Henri vient donner un coup de main au refuge.
Il s’occupe surtout des vieux chiens.
Il apporte parfois la poussette lorsqu’un pensionnaire n’a plus assez de force pour parcourir notre petit chemin.
Henri ne choisit jamais lequel doit monter.
Il ouvre le box.
Abaisse la rampe.
Et attend.
Certains chiens refusent.
D’autres approchent.
Parfois, un vieux chien pose une patte sur la rampe, hésite longtemps, puis grimpe.
Henri bloque alors les freins.
Il vérifie les roues.
Et tapote deux fois le châssis.
À 16 h 12, il pousse doucement la poussette vers l’ouest.
Sous la poignée se trouve encore le vieux thermos rouge.
Le ruban jaune bouge avec le vent.
Dans la poche arrière, une aile usée du canard vert dépasse toujours.
Lorsqu’ils atteignent le banc numéro 7, Henri s’assoit à gauche.
Il laisse au chien la place de droite.
Et malgré tout ce qui est parti, tout ce qui s’est arrêté, tout ce que l’âge a emporté avec lui, il reste encore assez de place sur ce banc pour ceux qui arrivent.






