Onze minutes avant la fermeture, un vieux Saint-Bernard a poussé sa seule amie vers une inconnue… puis il s’est tourné vers le mur.
J’ai tout vu derrière la vitre rayée de la petite salle de rencontre numéro deux.
Madeleine Roussel était venue chercher un chien.
Un seul.
À soixante-dix-neuf ans, elle mesurait à peine un mètre cinquante-cinq et marchait encore avec une canne depuis une mauvaise chute qui lui avait laissé plusieurs vis dans la hanche droite.
Elle habitait seule dans une petite maison de plain-pied près de Mâcon, à quelques rues de la Saône.
Son mari, Marcel, était mort dix-sept mois plus tôt.
Son fils Laurent venait déjeuner le dimanche. Le reste de la semaine, Madeleine disait qu’elle connaissait désormais tous les bruits de son réfrigérateur.
Elle avait apporté une seule laisse bleue.
Basile l’avait remarquée avant moi.
Basile était un Saint-Bernard de presque dix ans, énorme, lent, avec des yeux devenus laiteux et des hanches qui lui faisaient mal quand il se levait.
À côté de lui vivait Nina.
Une petite chienne croisée terrier de quatre ans, bringée, trente kilos de moins que lui, douce avec les personnes âgées et étonnamment calme.
C’était Nina que Madeleine était venue rencontrer.
Elle correspondait parfaitement à ce que Laurent avait accepté.
Un petit chien.
Facile à promener.
Pas trop lourd.
Pas trop cher à nourrir.
Madeleine s’était assise avec sa canne contre le mur.
Nina s’était approchée doucement.
Quand la main de Madeleine avait tremblé au-dessus de sa tête, la chienne n’avait pas sauté.
Elle avait simplement glissé son museau sous ses doigts.
Madeleine avait souri.
Basile, lui, observait.
Ou du moins, il essayait.
Ses yeux suivaient difficilement les mouvements.
Quand Madeleine changeait de position, il levait la tête avec retard.
Lorsque Nina s’éloignait de plus de quelques pas, son museau se mettait à chercher dans l’air.
Au début, j’ai cru qu’il la surveillait.
Puis Madeleine a pris la laisse bleue.
Elle l’a attachée au collier de Nina.
Le petit mousqueton a claqué.
Un seul bruit métallique.
Basile s’est levé.
Il a traversé la pièce lentement, a posé son museau contre l’épaule de Nina et l’a poussée vers Madeleine.
Nina s’est retournée.
Basile l’a poussée une deuxième fois.
Puis une troisième.
Cette fois, il l’a accompagnée jusqu’aux genoux de Madeleine.
Ensuite, il s’est éloigné.
Il a reculé vers le coin le plus sombre de la pièce avec la prudence d’un animal descendant un escalier qu’il ne voyait pas.
Sa patte arrière a tâtonné.
Son épaule gauche a trouvé un mur.
Son nez a touché l’autre.
Alors seulement, il s’est arrêté.
Face au mur.
Nina a tiré sur sa laisse pour revenir vers lui.
Sans même se retourner, Basile a posé une énorme patte derrière son corps.
Juste au milieu du passage.
Comme une barrière.
Madeleine a murmuré :
— Il veut qu’elle parte avec moi.
J’allais lui expliquer que les chiens ne comprenaient pas les contrats d’adoption, les frais vétérinaires ou les pensions de retraite.
Puis Basile a entendu sa voix.
Il a tourné légèrement la tête.
Nina s’est approchée.
Et une nouvelle fois, il l’a repoussée doucement vers Madeleine.
Ensuite, il a remis son front contre le mur.
Madeleine a retiré ses lunettes.
Elle les a essuyées avec son foulard alors que les verres étaient propres.
— Dites-moi la vérité. Qu’est-ce qui va lui arriver si je prends Nina ?
Je n’ai pas menti.
Les vieux chiens attendaient parfois des mois.
Un Saint-Bernard mange beaucoup.
Basile avait besoin d’examens pour ses hanches, de soins dentaires et surtout d’un bilan complet pour ses yeux.
Des visiteurs l’avaient photographié.
Personne n’avait rempli de dossier pour lui.
Pour Nina, nous avions déjà reçu cinq demandes.
Madeleine a regardé la laisse dans sa main.
— J’ai promis à mon fils de prendre un seul petit chien.
La phrase est restée suspendue dans la pièce.
Basile s’est couché dans son coin.
Ses pattes arrière se sont repliées maladroitement sous lui.
Nina s’est allongée au bout de la laisse, mais son corps restait tourné vers lui.
Madeleine a essayé de sortir.
Nina a refusé de franchir la porte.
Alors Basile s’est relevé.
Il s’est placé derrière elle et a poussé doucement son arrière-train avec son poitrail.
Un pas.
Puis un autre.
Il l’a accompagnée jusqu’au couloir.
Puis il s’est arrêté du côté intérieur.
La grille s’est refermée entre eux.
Nina n’a pas aboyé.
Elle a simplement gratté le sol une fois avec sa patte blanche.
Basile s’est détourné.
Madeleine a immédiatement détaché la laisse.
Malgré sa hanche, elle s’est accroupie.
Elle a pris la tête de Nina entre ses mains.
Puis elle a tendu les doigts vers le museau grisonnant de Basile.
— Je n’en ai apporté qu’une, a-t-elle soufflé. C’est moi qui me suis trompée.
Elle est repartie sans aucun chien.
Je pensais que Laurent téléphonerait le soir pour nous expliquer que sa mère avait changé d’avis.
À 8 h 12 le lendemain matin, Madeleine est entrée dans le refuge.
Son manteau était encore humide.
Elle tenait un dossier plié sous le bras.
Laurent marchait derrière elle.
Dans chacune de ses mains pendait une laisse bleue.
Dans le box numéro dix-huit, Basile s’est levé avant même de les voir.
Nina s’est collée contre son poitrail.
Ensemble, ils se sont approchés de la grille.
Laurent a posé les deux laisses sur mon bureau.
— Montrez-moi exactement ce dont ils ont besoin.
À cet instant, il ignorait encore deux choses.
Basile voyait à peine.
Et Nina cachait un problème médical que personne au refuge n’avait encore compris.
Il savait seulement que sa mère l’avait appelé à minuit pour lui dire :
— Je n’arrive pas à dormir dans une maison où une chambre est vide pendant que ce chien dort face à un mur.
Je m’appelle Camille.
J’avais quarante-deux ans et je travaillais depuis quatorze ans dans ce refuge animalier installé en périphérie d’une ville moyenne de Saône-et-Loire.
Cette semaine-là, nous étions pleins.
Trop pleins.
Basile et Nina étaient arrivés onze jours auparavant.
Ils appartenaient à une femme de soixante-huit ans, ancienne employée d’une école, retrouvée morte chez elle après un accident vasculaire.
Quand les secours étaient entrés, Nina était couchée près du lit.
Basile se tenait entre la porte et elle.
Il n’avait montré les dents à personne.
Il ne grognait pas.
Mais chaque fois que Nina bougeait, il changeait de position pour rester entre elle et les inconnus.
Il avait fallu de longues minutes pour les faire sortir.
Nina marchait légèrement devant.
Basile suivait son épaule.
Dans leur dossier, rien de tout cela n’avait vraiment été noté.
Pour Basile, il était écrit :
Saint-Bernard mâle.
Environ dix ans.
Soixante kilos.
Démarche raide.
Usure dentaire importante.
Perte de vision suspectée.
Pour Nina :
Femelle croisée.
Environ quatre ans.
Sociable après une approche calme.
Anxiété possible lorsqu’elle est séparée.
Avec eux se trouvait un sac contenant deux flacons de médicaments, une gamelle cabossée et une enveloppe tachée d’eau.
L’écriture était presque effacée.
Quelqu’un avait agrafé l’enveloppe derrière les documents vétérinaires.
Nous manquions de personnel.
À l’époque, j’aurais aimé croire que ce détail n’avait aucune importance.
Il en avait énormément.
La première nuit, nous avions placé Basile et Nina dans deux boxes voisins.
Nina avait tellement gratté la séparation que deux de ses griffes s’étaient fendues.
Basile, lui, avait renversé trois fois sa gamelle d’eau.
Puis il avait passé des heures le nez posé contre la cloison métallique.
De l’autre côté, Nina s’était collée au même endroit.
Vers deux heures du matin, la soigneuse de nuit les avait finalement réunis.
Quatre minutes plus tard, ils dormaient.
Basile contre le mur.
Nina roulée contre son poitrail.
Sa petite patte blanche posée dans les longs poils sous sa gorge.
Le lendemain matin, j’avais remarqué quelque chose dans la cour.
Nina marchait toujours à gauche de Basile.
Quand elle tournait, son épaule touchait son flanc.
Devant un obstacle, elle ralentissait jusqu’à ce qu’il la rejoigne.
Je pensais qu’ils étaient simplement inséparables.
Je n’avais pas compris qu’elle le guidait.
Basile avait aussi une étrange habitude.
Plusieurs fois par jour, il collait brièvement son museau sous les côtes de Nina.
Deux ou trois secondes.
Puis il s’éloignait.
Ou bien il se plaçait juste à côté d’elle.
Nous pensions qu’il vérifiait son odeur.
Nina ne semblait jamais gênée.
Au quatrième jour, une famille était venue rencontrer la petite chienne.
Basile était resté dans son box.
Nina avait tenu moins d’une minute avant de se jeter contre la porte pour revenir vers lui.
La famille était repartie.
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