À 16 h 12, ce vieux Saint-Bernard attendait toujours… jusqu’à l’arrivée d’un veuf avec une étrange poussette

Moka resta à droite.

Le vieil homme sortit le thermos rouge.

Puis deux gobelets métalliques.

Il versa du café dans l’un.

L’autre resta vide.

Il le posa à droite.

Moka ne regardait toujours pas les canards.

Il observait le chemin derrière eux.

Le virage.

Comme s’il attendait quelqu’un.

À 16 h 38, Henri murmura :

— Elle n’est pas en retard.

Sa voix trembla.

— Elle ne viendra plus.

Moka continua à fixer le chemin.

Henri toucha le ruban jaune.

— Je sais. Moi non plus, je ne suis pas revenu.

Au retour, Moka ne parcourut que quelques mètres avant que ses jambes ne cèdent.

Cette fois, il accepta la rampe.

Il se coucha dans la poussette.

Le canard sous le menton.

Le gobelet vide contre sa patte droite.

Deux jours plus tard, Claire, la fille de Marguerite, revint au refuge.

Elle tenait une enveloppe.

Des photographies.

Et un morceau de ruban jaune.

Elle avait vu une vidéo de Moka au lac.

En vidant le dernier meuble de sa mère, elle avait découvert une enveloppe jamais envoyée.

Le nom d’Henri était écrit dessus.

Avec elle se trouvait une photo prise quatre ans plus tôt.

Deux femmes étaient assises au bord du même lac.

L’une était Marguerite.

L’autre était Éléonore.

La femme d’Henri.

Moka était couché entre elles.

Sa tête reposait sur les chaussures d’Éléonore.

Le canard vert apparaissait sur la photo.

Le thermos rouge aussi.

Ainsi que l’ancienne poussette.

Henri connaissait Moka depuis presque six ans.

Éléonore et Marguerite s’étaient rencontrées au bord du lac.

Toutes deux avaient commencé à marcher sur les conseils de leurs médecins.

Marguerite venait de perdre son mari.

Éléonore souffrait d’une maladie qui rendait ses gestes et son équilibre de plus en plus difficiles.

Elle détestait se promener devant les voisins lorsqu’elle tremblait.

Avec Marguerite et Moka, personne ne la regardait comme une malade.

Le chien rendait le silence confortable.

La première fois, il avait déposé son canard devant Éléonore.

Elle l’avait lancé.

Moka l’avait rapporté à Marguerite.

Marguerite l’avait relancé.

Trois semaines plus tard, les deux femmes se retrouvaient presque chaque jour.

Toujours à 16 h 12.

Henri terminait son travail à 15 h 30.

Il conduisait Éléonore au lac.

Dépliait la vieille poussette.

Puis apportait le café.

La poussette servait alors à transporter les couvertures, les livres, l’eau, la canne d’Éléonore et parfois les affaires de Moka.

Quand l’équilibre d’Éléonore s’était dégradé, elle s’était mise à tenir la poignée pour marcher.

Moka restait à sa droite.

Toujours.

Si elle s’arrêtait, il s’arrêtait.

Si sa jambe tremblait, il pressait doucement son épaule contre elle.

Personne ne lui avait appris cela.

Éléonore avait attaché un ruban jaune à la poignée droite de la poussette.

Henri entretenait les roues.

Avant qu’elle prenne appui sur le châssis, il verrouillait les freins.

Puis tapait deux fois sur le métal.

Deux coups.

C’était pour cela que Moka attendait.

Éléonore était morte dix mois avant l’arrivée de Moka au refuge.

Henri avait cessé d’aller au lac dès le lendemain.

Marguerite, elle, avait continué.

Chaque après-midi, Moka apportait son canard au banc numéro 7.

Il le posait à la place d’Éléonore.

Puis il regardait le chemin.

Il attendait Henri.

Et la poussette.

Mais Henri ne revenait pas.

Marguerite lui avait écrit plusieurs lettres.

Il ne les avait jamais ouvertes.

Il les rangeait dans un tiroir.

— Je croyais que si je n’y retournais pas, les journées passeraient plus vite, expliqua-t-il.

Claire posa devant lui l’enveloppe retrouvée.

À l’intérieur, Marguerite avait écrit :

« Si je pars avant Moka, ne lui enlève pas aussi le lac. Ses hanches faiblissent. Éléonore disait toujours que tu pouvais faire porter n’importe quoi à cette vieille poussette. Je crois qu’il lui reste un dernier passager. »

Plus bas, elle avait ajouté :

« Il garde toujours la place d’Éléonore. Peut-être qu’il garde aussi la tienne. »

Henri plia la lettre.

Il n’était donc pas venu au refuge pour qu’un chien guérisse sa solitude.

Il était venu parce que deux femmes lui avaient laissé quelque chose à terminer.

Tout ce que Moka faisait prit alors un autre sens.

La porte ouest du refuge ?

Le lac se trouvait à l’ouest.

Le vent apportait parfois l’odeur de l’eau et des herbes humides.

Les vingt-six minutes entre 16 h 12 et 16 h 38 ?

C’était exactement la durée pendant laquelle les trois adultes restaient habituellement près du banc avant qu’Henri ne décide de repartir.

Le canard ?

Éléonore l’avait acheté après que Moka eut volé le jouet d’un enfant près du lac.

La roue qui cliquait ?

L’une des anciennes roues de la poussette avait un minuscule défaut.

Sous le poids, elle produisait un seul clic net.

Notre chariot faisait clic, puis frottait.

Moka connaissait la différence.

Le ruban jaune ?

Il avait toujours été du côté droit.

Celui d’Éléonore.

Et lorsque Moka s’allongeait dans la poussette d’Henri, il laissait justement vide cette moitié-là.

Nous pensions qu’un gros chien cherchait simplement de la place.

Il en gardait une.

Le thermos rouge faisait partie du même rituel.

Henri versait toujours le café.

Un gobelet pour lui.

Un pour Marguerite.

Un peu de café très dilué pour Éléonore.

Moka recevait ensuite un glaçon.

Il ne comprenait pas la maladie.

Le deuil.

Les promesses.

Les lettres jamais ouvertes.

Mais il comprenait une suite de choses.

Le clic de la roue.

Le ruban jaune.

Deux coups sur le châssis.

Le thermos rouge.

Le canard vert.

Le chemin vers l’ouest.

16 h 12.

Lorsque tous ces éléments étaient réunis, les personnes qu’il aimait apparaissaient.

Lorsque la séquence s’était brisée, Moka avait continué d’attendre.

Henri ouvrit enfin les trois premières lettres de Marguerite.

La première disait :

« Il t’a encore attendu aujourd’hui. »

La deuxième :

« Ses pattes arrière vont moins bien. Éléonore avait raison pour la poussette. »

La troisième ne contenait qu’une phrase :

« Reviens avant que l’attente soit tout ce qui lui reste. »

Henri avait passé quatre jours dans son garage.

Il avait démonté les anciens sièges.

Renforcé l’essieu.

Testé le poids.

Fixé le ruban jaune.

Puis il était venu chercher Moka.

Quelques jours plus tard, Claire emmena Moka dans l’ancienne maison de Marguerite.

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