Rémi secoua la tête.
— Rien.
— Ne soyez pas ridicule.
— Je ne suis pas ridicule.
— Vous avez passé une demi-heure sous cette chaleur.
— Et alors ?
— Au moins prenez vingt euros.
Il recula.
— Non, madame.
— Cinquante ?
Pour la première fois, il rit.
Un rire profond, étonnamment doux.
— Vous négociez à l’envers.
— Je n’aime pas devoir quelque chose aux gens.
Le sourire de Rémi disparut.
— Vous ne me devez rien.
Il essuya ses mains sur son chiffon.
— La prochaine fois que vous voyez quelqu’un qui a besoin d’un coup de main, vous faites ce que vous pouvez. Ce sera réglé.
Cette phrase toucha Madeleine plus qu’elle ne voulait le montrer.
Peut-être parce qu’elle appartenait à une génération où l’on avait beaucoup parlé de se débrouiller seul.
Ne pas déranger.
Ne pas demander.
Ne rien devoir.
Elle avait été institutrice.
Son mari avait travaillé toute sa vie dans un atelier de menuiserie.
Ils avaient payé leur maison centime après centime.
Élevé leur fils sans aide.
Gardé les petits-enfants quand il fallait.
Fait des conserves, réparé les vêtements, conservé les papiers dans des chemises cartonnées pendant trente ans « au cas où ».
À leurs yeux, accepter de l’aide avait longtemps ressemblé à une faiblesse.
Avec l’âge, Madeleine commençait à comprendre que c’était peut-être l’inverse.
Elle rangea son portefeuille.
Puis elle regarda Rémi.
Vraiment.
Pas les tatouages.
Pas la moto.
L’homme.
Quelque chose dans son visage la dérangeait.
Ou plutôt, lui rappelait quelqu’un.
— Comment vous appelez-vous ?
— Rémi.
— Votre vrai prénom.
Il sourit.
— Raymond.
Madeleine répéta :
— Raymond…
Silence.
Puis elle dit :
— Mon fils s’appelait Michel.
Rémi cessa de ranger ses outils.
Le passé simple du verbe frappa immédiatement.
« S’appelait. »
Il se redressa.
— Votre fils…
— Il est mort il y a un an et demi.
Madeleine avait prononcé la phrase sans trembler.
À force de la répéter, certaines phrases deviennent lisses.
Mais elles coupent toujours.
— Accident de moto.
Rémi baissa la tête.
— Je suis désolé.
— Cinquante ans.
Elle se corrigea presque aussitôt.
— Il aurait eu cinquante-deux cette année.
Elle eut un petit rire nerveux.
— C’est idiot, les anniversaires après la mort. On continue de les compter quand même.
Rémi hocha lentement la tête.
Il comprenait cela.
Madeleine regarda sa moto.
— Il avait une grosse machine, lui aussi.
— Ah oui ?
— Énorme. Beaucoup trop bruyante.
Son visage s’adoucit.
— Il venait parfois me voir le dimanche. J’entendais son moteur deux rues avant qu’il arrive. Je disais à mon mari : “Voilà le cirque qui recommence.”
Un sourire apparut.
Puis disparut.
— Il garait sa moto devant le portail. Tous les voisins regardaient.
Elle soupira.
— Moi, ça m’agaçait.
Rémi ne disait rien.
— Vous savez ce qu’il faisait avant d’entrer ?
— Non.
— Il enlevait son blouson parce qu’il savait que je détestais le cuir à table.
Cette fois, Rémi sourit.
— Et il se lavait les mains.
Madeleine fixa soudain celles de Rémi.
Les ongles courts.
Propres.
Soignés.
Sa bouche trembla.
— Toujours les mains…
Rémi ne comprenait pas.
Pas encore.
Madeleine poursuivit :
— Michel travaillait dans le bâtiment. Il rentrait avec du cambouis, de la poussière, parfois du plâtre jusque dans les cheveux. Mais ses mains étaient toujours propres quand il venait déjeuner.
Elle leva les yeux vers Rémi.
— Comme vous.
Rémi regarda ses propres doigts.
— C’était ma mère.
— Quoi ?
— Les ongles.
Il sembla presque gêné.
— Ma mère disait : “On peut avoir les mains abîmées par le travail sans avoir les mains sales.”
Madeleine porta une main à sa bouche.
Car Michel disait exactement la même chose.
Pas les mêmes mots.
Mais presque.
« Maman, mes mains travaillent. Elles ne sont pas sales. »
Elle revoyait soudain son fils dans la cuisine.
Grand gaillard de cinquante ans, barbe de trois jours, tatouage sur l’avant-bras.
Assis à la table recouverte d’une toile cirée à fleurs.
Le pain coupé de travers.
Le poulet rôti au milieu.
Les pommes de terre trop cuites parce qu’elle avait encore oublié le minuteur.
Et elle, sa mère, toujours à commenter.
— Tu pourrais t’habiller autrement.
— Tu vas garder cette barbe jusqu’à quand ?
— Tes tatouages, franchement…
— Tu n’es plus un adolescent.
Michel souriait.
Il ne répondait presque jamais.
Sauf une fois.
Un dimanche.
Elle s’en souvenait maintenant avec une précision qui lui faisait mal.
Elle avait regardé par la fenêtre et aperçu trois motos passer devant la maison.
Elle avait aussitôt tiré le rideau.
— Encore cette bande.
Michel avait posé sa fourchette.
— Quelle bande ?
— Tu sais très bien.
— Des motards ?
— Oui.
— Des gens comme moi, donc.
— Toi, ce n’est pas pareil.
Michel avait souri tristement.
— Bien sûr que si, maman.
Puis il avait dit une phrase qu’elle avait détestée.
— À chaque fois que tu as peur d’un motard avant même de lui parler, tu fermes la porte à quelqu’un comme ton propre fils.
Madeleine s’était vexée.
— Ne dramatise pas.
— Je ne dramatise pas.
— Tu es mon fils.
— Et eux sont les fils de quelqu’un.
La conversation s’était arrêtée là.
Comme tant de conversations familiales.
On dessert.
On sert le café.
On parle d’autre chose.
On croit qu’on aura toujours un autre dimanche pour revenir sur le sujet.
Puis un jour, il n’y a plus de dimanche.
Michel était mort un mardi matin.
Un automobiliste avait dévié de sa voie sur une départementale.
Madeleine se rappelait le téléphone.
La voix étrangère.
Son mari assis sur une chaise de cuisine.
Le silence après.
Surtout le silence.
Depuis ce jour, chaque moto réveillait quelque chose en elle.
Pas seulement la peur.
La colère.
La culpabilité.
L’amour.
Tout mélangé.
Et elle continuait de verrouiller ses portes.
Comme si elle pouvait enfermer son deuil à l’extérieur.
Sur le bas-côté, Madeleine regarda Rémi.
Puis elle dit :
— Michel s’arrêtait aussi.
— Pardon ?
— Pour les voitures en panne.
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