Rémi leva les yeux.
— Vous ne pouvez pas savoir.
— Si.
Elle désigna le cric.
— Vous aviez déjà ça en commun.
Il finit par accepter.
Il glissa la photographie dans la poche intérieure de son gilet.
Juste au-dessus du cœur.
Là où certains motards appellent cela, paraît-il, la poche du cœur.
À côté du petit flacon de menthe.
Avant de repartir, Rémi demanda :
— Vous êtes certaine de pouvoir conduire ?
— Raymond, j’ai élevé un fils, supporté quarante-neuf ans de mariage et organisé les repas de Noël pour quatorze personnes. Je pense pouvoir rejoindre le prochain garage.
Il éclata de rire.
— D’accord.
Puis elle ajouta :
— Mais je vais rouler doucement.
— Là, vous me rassurez.
Il remonta sur sa moto.
Madeleine resta près de sa voiture.
Le moteur démarra.
Ce même grondement qui, trente minutes plus tôt, l’avait poussée à verrouiller ses portes.
Cette fois, elle ne bougea pas.
Elle regarda Rémi repartir.
Deux kilomètres plus loin, il aperçut un utilitaire arrêté.
Une famille se tenait près de la glissière.
Il ralentit.
Mit son clignotant.
S’arrêta.
Bien sûr.
Quelques mois plus tard, j’ai recroisé Rémi par hasard.
Sur une station-service quelconque.
Je lui ai demandé s’il avait toujours la photo.
Il ouvrit son gilet.
Elle était là.
Un peu cornée.
Protégée dans une petite pochette transparente.
— Vous la gardez vraiment ?
— Toujours.
— Pourquoi ?
Il réfléchit.
Puis il répondit :
— Je ne la porte pas parce que j’ai connu Michel.
Il toucha la poche.
— Je la porte parce que j’aurais aimé le connaître.
Depuis ce jour, il a ajouté un geste à son rituel.
Quand il voit une voiture arrêtée, avant de descendre de sa moto, il pose une seconde sa main sur cette poche.
Un simple contact.
Puis il approche du véhicule.
Paumes ouvertes.
Doigts visibles.
Comme toujours.
Parfois, la personne baisse immédiatement sa vitre.
Parfois, elle verrouille ses portes.
Dans ce cas, Rémi ne s’énerve pas.
Il recule.
S’assoit sur sa moto.
Et attend.
Il attend le dépanneur.
Un proche.
La police.
Peu importe.
Il refuse simplement de laisser quelqu’un seul.
Parce qu’il sait ce que trois heures peuvent faire à une femme isolée sur une route.
Et ce qu’une vie entière peut faire à un enfant qui l’a regardée pleurer.
Huit mois après la crevaison, j’ai revu Madeleine.
Elle faisait le plein dans une petite station près de Valence.
Même berline blanche.
Quatre pneus neufs.
Elle m’a reconnu.
— Vous étiez là ce jour-là, n’est-ce pas ?
J’ai essayé de faire l’innocent.
— Quel jour ?
Elle a souri.
— Le motard.
J’ai acquiescé.
— Oui.
— Vous aviez peur pour moi ?
J’ai hésité.
— Un peu.
Elle a levé un sourcil.
— Donc vous aussi, vous vous étiez trompé.
— Complètement.
Elle a souri.
Puis nous avons regardé la route.
Une moto passa.
Grosse.
Bruyante.
Pilotée par un homme en cuir.
Instinctivement, j’ai regardé Madeleine.
Ses portes étaient encore ouvertes.
Elle ne fit aucun geste vers le bouton de verrouillage.
Elle suivit simplement la moto des yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse.
— Je ne ferme plus automatiquement, dit-elle.
— Plus peur ?
Elle réfléchit.
— Ce n’est pas ça.
Puis elle secoua la tête.
— Il faut rester prudent dans la vie. Michel me l’aurait dit lui-même.
Elle posa une main sur sa portière.
— Mais être prudent, ce n’est pas condamner quelqu’un avant qu’il ait ouvert la bouche.
Elle regarda de nouveau la route.
— J’ai passé cinquante ans à croire que je savais reconnaître les gens dangereux à leur apparence.
Elle sourit tristement.
— Et mon propre fils essayait de m’apprendre l’inverse.
Un silence.
— Il aura fallu qu’il ne soit plus là pour que je l’écoute.
Je n’ai rien répondu.
Il existe des phrases auxquelles on ne répond pas.
Quelques minutes plus tard, Madeleine remonta dans sa voiture.
Avant de partir, elle baissa sa vitre.
— Gérard ?
— Oui ?
— Vous savez ce qui me manque le plus ?
Je pensais qu’elle parlerait de son fils.
Elle dit :
— Le bruit de sa moto devant la maison.
Puis elle partit.
J’ai regardé sa voiture rejoindre la circulation.
Petite silhouette blanche au milieu des camions.
Et j’ai repensé à tous ces bruits que nous détestons lorsqu’ils sont là.
Une porte qui claque.
Une radio trop forte.
Un fils qui arrive en retard.
Des petits-enfants qui courent dans le couloir.
Une moto qui réveille le quartier le dimanche matin.
On passe des années à réclamer le silence.
Puis un jour, le silence arrive vraiment.
Et on donnerait n’importe quoi pour entendre encore une fois ce qui nous agaçait.
Quelques minutes après le départ de Madeleine, une autre moto entra dans la station.
Grande machine sombre.
Barbe grise.
Gilet brun usé.
C’était Rémi.
Il ne me vit pas.
Il ne venait pas faire le plein.
Sur la bretelle, une petite voiture était immobilisée, capot ouvert.
Une femme âgée attendait à côté.
Rémi ralentit.
S’arrêta derrière elle.
Coupa son moteur.
Puis je le vis faire son geste.
Sa main se posa une seconde sur la poche intérieure de son gilet.
Là où reposaient le flacon de menthe de sa mère et la photo de Michel.
Puis il descendit.
Il marcha vers la voiture.
Lentement.
Sans brusquer personne.
Paumes ouvertes.
Doigts visibles.
Prêt à être mal jugé une fois encore.
Prêt à aider quand même.
Parce que certaines personnes passent leur vie à fermer des portes.
Et d’autres choisissent de s’arrêter devant ces portes, sans les forcer, simplement pour attendre de l’autre côté.
Au cas où, un jour, quelqu’un déciderait enfin de les ouvrir.






