Je tournai légèrement la tête.
— Ça, j’en doute.
— Pourquoi ?
— Louise m’a déjà demandé quand elle reverrait son frère dinosaure.
Claire rit.
Une semaine plus tard, nous sommes retournés au parc.
Puis la semaine suivante.
Ensuite, les rendez-vous ont commencé à apparaître sans qu’on sache vraiment s’il s’agissait encore de rendez-vous pour les chiens.
Un mercredi :
« Oslo semble s’ennuyer. Maya est disponible ? »
Un dimanche :
« Noé veut montrer son nouveau dinosaure à Louise. »
Puis :
« J’ai fait trop de gratin. »
Et enfin :
« J’ai envie de te voir. »
Celui-là venait de moi.
Je l’ai écrit un soir à 22 h 47.
Je suis resté dix minutes à regarder l’écran avant d’appuyer sur envoyer.
Claire a répondu une minute plus tard.
« Enfin. »
Nos enfants se sont adaptés beaucoup plus vite que nous.
Louise et Noé trouvaient parfaitement logique que nous passions désormais nos dimanches ensemble.
Ils avaient seulement une règle :
Les chiens devaient toujours venir.
Nous avons découvert ce que signifie construire quelque chose lorsqu’on arrive avec une vie déjà commencée.
Il n’y avait pas seulement Claire et moi.
Il y avait Louise.
Noé.
Les horaires de garde.
Les nuits de Claire à l’hôpital.
Mon atelier.
Les rendez-vous chez le vétérinaire.
Les devoirs.
Les anniversaires.
Les petites peurs que les enfants n’avouent pas toujours.
Au début, Louise demandait parfois :
— Claire sera encore là dimanche prochain ?
Noé demandait de son côté :
— Marc vient demain aussi ?
Nous répondions oui lorsque nous étions sûrs.
Nous évitions les grandes promesses.
Nous savions tous les deux ce que cela faisait d’entendre des adultes promettre quelque chose qu’ils ne pouvaient pas garantir.
Alors nous avons avancé lentement.
Un dimanche après-midi, Louise s’est endormie sur le canapé chez Claire.
Noé dormait dans sa chambre.
Maya était étendue contre Oslo sur le tapis.
Claire préparait deux tasses de tisane.
Je l’ai regardée et j’ai compris quelque chose de très simple.
Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais aucune envie de rester tard à l’atelier.
Je voulais rentrer.
Mais le mot « rentrer » ne désignait plus seulement mon appartement.
Quelques mois plus tard, nous avons commencé à chercher une maison.
Pas grande.
Pas parfaite.
Juste assez pour quatre humains et deux chiens qui considéraient toute porte fermée comme une offense personnelle.
Nous en avons trouvé une dans une commune tranquille, avec un petit jardin.
Le premier soir, nous avons ouvert la porte arrière.
Oslo et Maya ont couru dehors.
Ils ont fait trois fois le tour du jardin.
Puis ils se sont couchés ensemble sous un arbre.
Noé a déclaré :
— Ils ont choisi leur chambre.
Louise a répondu :
— C’est dehors.
— Oui.
— Ils sont bizarres.
La vie commune n’a rien transformé en conte de fées.
Il y avait toujours des matins difficiles.
Des chaussettes perdues.
Des retards.
Des factures.
Des disputes pour savoir qui avait oublié d’acheter du lait.
Des enfants fatigués.
Des chiens couverts de boue.
Des nuits où Claire rentrait épuisée.
Des journées où l’atelier me vidait complètement.
Mais il y avait quelque chose de nouveau.
Personne ne portait tout seul tous les sacs.
Un soir, presque deux ans après notre rencontre, nous sommes retournés dans le parc où tout avait commencé.
Louise et Noé avaient sept ans.
Ils ne s’appelaient presque plus frère et sœur « pour rire ».
Cela leur semblait désormais évident.
Ils couraient devant nous.
Oslo et Maya marchaient côte à côte.
Je sentais dans ma poche une petite boîte.
J’avais préparé un discours.
Un vrai.
Je l’avais répété quinze fois à l’atelier.
Je voulais parler du hasard.
Du refuge.
De nos enfants.
Des chiens.
De la façon dont certaines rencontres arrivent lorsque l’on ne cherche plus rien.
Mais lorsque je me suis arrêté, Oslo s’est arrêté aussi.
Claire s’est retournée.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
J’ai sorti la boîte.
Et tout mon discours a disparu.
— J’avais quelque chose de très intelligent à dire.
Claire a porté les mains devant son visage.
— Oh non.
— « Oh non » ?
— Non ! Enfin… si ! Continue !
Louise et Noé s’étaient déjà rapprochés.
— Papa, mets-toi à genoux !
— Merci, Louise.
Je me suis agenouillé.
Oslo s’est approché.
Maya aussi.
J’ai regardé Claire.
— Je ne sais pas si certaines rencontres sont écrites quelque part. Mais je sais que ma vie est devenue plus légère depuis que tu es dedans.
Elle pleurait déjà.
— Et je sais que Louise n’est plus la seule personne que j’ai envie de retrouver chaque soir.
Claire s’est mise à rire entre ses larmes.
— Ce n’était pas ton discours préparé, hein ?
— Pas du tout.
— Je préfère celui-là.
J’ai ouvert la boîte.
— Claire, tu veux…
— Oui.
— Je n’ai même pas fini.
— Tu es trop lent.
Les enfants ont crié.
Oslo s’est mis à aboyer.
Maya s’est mise à tourner autour de nous.
Un vieux monsieur assis sur un banc a applaudi sans comprendre qui nous étions.
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