Épuisée après six traversées, cette chienne est retournée dans l’eau pour sauver un dernier chiot

Saule a tourné la tête.

J’ai touché doucement le chiot.

Puis j’ai montré la couverture chaude.

— Elle aide.

Je ne sais pas si elle a compris les mots.

Mais elle a compris quelque chose dans ma voix.

Elle a cessé de grogner.

Les petits ont été placés dans une caisse chauffée.

Un.

Deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

Six.

À chaque fois, on lui montrait le chiot.

À chaque fois, Saule suivait le mouvement des yeux.

Ce n’est qu’après cela qu’elle a accepté qu’on la soulève.

Je suis parti derrière le véhicule de secours sur ma moto, encore trempé.

Mes mains tremblaient sur le guidon.

À la clinique, une vétérinaire d’une cinquantaine d’années a pris immédiatement en charge la mère et les petits.

Nous sommes restés dans la salle d’attente.

Six adultes couverts de boue, avec nos blousons, nos tatouages et nos grosses bottes posées sous les chaises.

Personne ne parlait.

Quand la vétérinaire est revenue, elle a simplement dit :

— Ils sont vivants.

Claire a mis ses mains devant son visage.

Thierry a baissé la tête.

Moi, j’ai laissé tomber mon dos contre le dossier de la chaise.

La vétérinaire m’a regardé.

— Mais la mère n’avait presque plus de réserves. Une traversée supplémentaire, seule, et je pense qu’elle ne serait jamais revenue.

J’ai pensé à la façon dont Saule avait tourné la tête vers le dernier cri.

— Elle aurait quand même essayé.

La vétérinaire a hoché la tête.

— Oui. Elle aurait essayé.

Le lendemain, les secours ont retrouvé l’endroit où Saule avait vécu.

Une petite maison mobile se trouvait sur les hauteurs, derrière un terrain mal entretenu.

La porte était restée entrouverte.

À l’intérieur, tout indiquait un départ précipité.

Des cartons.

Des vêtements abandonnés.

Des sacs éventrés.

Quelques meubles renversés.

Sous un morceau de contreplaqué, nous avons trouvé une gamelle vide et une vieille couverture tachée.

C’était probablement là qu’elle avait mis bas.

Un voisin âgé a expliqué qu’une famille vivait là depuis quelques mois.

Ils étaient partis deux jours avant que les eaux ne montent fortement.

Il se souvenait de la chienne.

— Elle était enceinte, a-t-il dit. J’ai demandé s’ils l’emmenaient.

Il a baissé les yeux.

— On m’a répondu qu’un chien savait se débrouiller dehors.

Le silence qui a suivi était lourd.

Le voisin s’en voulait aussi.

Il avait entendu des petits cris pendant la tempête.

Il avait cru à des oiseaux.

Ou à des chats.

Ou simplement au vent.

Personne ne pouvait changer ce qui avait déjà eu lieu.

Les services compétents ont fait leur travail.

Nous, nous avions autre chose à faire.

Saule et ses six petits avaient besoin de vivre.

À la clinique, la scène était complètement différente.

Saule reposait sur une couverture propre.

Les six chiots étaient collés contre son ventre.

Des coussins chauffants les maintenaient au chaud.

On nourrissait la mère progressivement, parce qu’un animal très affaibli ne peut pas recommencer à manger normalement du jour au lendemain.

Le plus petit des chiots avait besoin d’aide pour téter.

Saule surveillait tout.

Elle ne faisait confiance à personne.

Enfin…

presque personne.

Quand je suis entré dans la pièce, ses oreilles se sont légèrement relevées.

Sa queue a bougé une seule fois.

Je me suis assis au sol près de son box.

— Tu les as comptés aujourd’hui ?

La vétérinaire a souri.

— Toutes les quelques minutes.

Chaque fois qu’un petit couine, elle vérifie les six.

Claire est venue avec une couverture jaune.

Elle a longuement observé Saule.

— Cette chienne a fait plus en une matinée que beaucoup de gens en toute une vie.

— Elle n’avait pas le choix.

Claire a secoué la tête.

— Si. Elle avait des dizaines d’occasions d’abandonner.

Je n’ai pas répondu.

Cette phrase est restée dans ma tête.

On dit souvent que les animaux agissent par instinct.

Comme si cela rendait leur courage moins important.

Mais qu’est-ce que l’amour, parfois, sinon cet instinct qui vous pousse à retourner vers celui qui appelle encore ?

Saule n’avait pas besoin de savoir ce qu’était l’héroïsme.

Elle entendait un petit pleurer.

Alors elle repartait.

Encore.

Et encore.

Et encore.

Le soir, je suis rentré chez moi.

Une petite maison avec un jardin clôturé, une terrasse couverte et beaucoup trop de silence.

Je vivais seul depuis plusieurs années.

J’avais toujours trouvé ça pratique.

Ce soir-là, pour la première fois, la maison m’a paru vide.

Je voyais de la place partout.

De la place pour un panier.

Une gamelle.

Une couverture jaune.

Six petites tornades courant dans la cuisine.

Je me suis dit de ne surtout pas commencer à imaginer des choses.

Mon téléphone a vibré.

Une photo envoyée par la vétérinaire.

Saule dormait.

Pour la première fois depuis son arrivée.

Son menton reposait sur ses six petits.

Le message disait :

« Elle n’a pas recompté depuis dix minutes. C’est un progrès. »

J’ai regardé la photo longtemps.

Puis j’ai murmuré dans ma cuisine :

— Je commence clairement à imaginer des choses.

Au troisième jour, mes amis avaient déjà perdu toute dignité.

Des hommes capables de démonter un moteur sur le bord d’une route se disputaient maintenant pour savoir quel chiot avait pris vingt grammes.

Thierry avait acheté une balance.

Claire tenait un tableau.

Malik avait appris à préparer les biberons.

Notre amie infirmière classait les heures de repas avec un sérieux militaire.

Nous avons donné des noms aux chiots.

Le marron au menton blanc est devenu Léo.

La petite crème, Iris.

Le tacheté, Paco.

La minuscule femelle, Mimi.

Le noir à la patte claire, Nox.

Et le dernier, celui retrouvé près de l’abri…

Espoir.

J’ai essayé de ne pas avoir de préféré.

J’ai échoué presque immédiatement.

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