Chaque fois que je prenais Espoir, Saule inspectait mes mains.
Je lui montrais mes paumes.
Elle reniflait.
Je prenais le petit.
Elle observait.
Je le reposais.
Elle recomptait.
C’était notre rituel.
Au fil des semaines, Saule a repris du poids.
Elle pouvait rester debout plus longtemps.
Puis elle a commencé à marcher dans le petit jardin de la clinique.
Elle évitait chaque flaque.
La première fois qu’une grosse pluie a frappé les vitres, elle a rassemblé les six chiots sous son ventre.
Elle a tremblé pendant presque une heure.
Je suis resté près d’elle.
— Tu n’es plus dans la crue.
Elle me regardait.
— Personne ne t’attend de l’autre côté. Tout le monde est ici.
Petit à petit, sa respiration s’est calmée.
Je ne sais pas exactement quand j’ai décidé qu’elle viendrait vivre chez moi.
Peut-être au moment où j’étais entré dans l’eau.
Peut-être lorsqu’elle avait compté ses petits avant de s’effondrer.
Peut-être en voyant la photo où elle dormait enfin.
Le seul problème, c’étaient les six chiots.
Je ne pouvais pas adopter sept chiens.
Je l’ai dit à mes amis.
Ils m’ont regardé comme si j’avais prononcé la phrase la plus inutile de l’année.
Claire voulait Iris.
Thierry voulait Léo.
Malik et sa compagne avaient craqué pour Paco.
Notre amie infirmière voulait Mimi.
Une femme des secours, qui jurait depuis des années qu’elle ne reprendrait jamais de chien, demandait chaque jour des nouvelles de Nox.
Et Espoir ?
Espoir dormait régulièrement dans mes mains.
Saule, elle, s’endormait avec une patte contre ma botte.
J’ai regardé les deux.
— D’accord. Saule et Espoir viennent chez moi.
Claire a souri.
— On se demandait combien de temps il te faudrait.
Saule est arrivée à la maison avant les petits.
Ils étaient encore trop jeunes pour être séparés d’elle définitivement, alors je faisais chaque jour le trajet jusqu’à la clinique.
Ma maison l’inquiétait.
Le bruit de l’eau dans la gamelle.
Les tuyaux de la salle de bains.
La gouttière qui dégoulinait devant la terrasse.
Elle n’aimait pas non plus les trois paniers que j’avais soigneusement achetés.
Elle dormait à côté de mes bottes.
Au début, je trouvais cela touchant.
Puis j’ai compris.
Les bottes signifiaient que je ne pouvais pas partir sans qu’elle le sache.
Un soir, un orage est arrivé.
Rien de dangereux.
Juste une forte pluie.
Saule s’est réveillée immédiatement.
Elle marchait du couloir à la fenêtre, de la fenêtre à la porte.
Elle respirait vite.
Son corps était chez moi.
Mais une partie d’elle se trouvait encore dans l’eau brune.
Je me suis assis au sol.
— La rivière est basse. La route est ouverte. Les petits sont à la clinique. Personne n’est seul.
Au mot « petits », elle s’est approchée.
J’ai tendu la main.
Pour la première fois, elle n’a pas seulement posé son museau dessus.
Elle a glissé sa tête sous ma paume.
Cette nuit-là, elle a dormi appuyée contre moi.
Les semaines suivantes ont été faites de choses minuscules.
Apprendre qu’une gamelle se remplit toujours.
Qu’une laisse n’est pas un piège.
Que lorsqu’une porte se ferme, quelqu’un peut revenir.
Que les moteurs de motos annoncent parfois des amis.
Que la pluie peut seulement mouiller un jardin sans emporter une famille.
À huit semaines, les chiots étaient prêts à partir dans leurs nouveaux foyers.
Nous nous sommes retrouvés tous ensemble dans le jardin de la clinique.
Saule est passée devant chaque personne.
Elle a reniflé Claire avec Iris.
Elle a inspecté Thierry tenant Léo.
Elle a observé Malik et sa compagne avec Paco.
Elle a poussé doucement la main qui caressait Mimi.
Elle est restée longtemps devant Nox avant de le laisser s’endormir dans les bras de sa nouvelle maîtresse.
Puis elle est revenue vers moi.
Espoir était contre ma poitrine.
Saule a reniflé sa tête.
Puis elle s’est appuyée contre ma jambe.
Ce n’était peut-être pas une autorisation.
C’était mieux.
C’était de la confiance.
Deux semaines plus tard, nous avons organisé notre première réunion de famille.
Les six jeunes chiens couraient dans mon jardin.
Saule s’est placée au milieu.
Elle a touché chacun du museau.
Léo.
Iris.
Paco.
Mimi.
Nox.
Espoir.
Puis elle a recommencé.
Personne n’a ri.
Nous savions que pour elle, compter n’était pas une habitude amusante.
C’était la mémoire du jour où elle avait failli tout perdre.
Quelques mois plus tard, Claire a apporté une petite piscine en plastique.
— Certainement pas, ai-je dit.
Saule s’était déjà figée en la voyant.
Claire a immédiatement levé les mains.
— Pas d’eau. Juste des jouets.
La piscine est restée sèche.
Les chiots sautaient dedans.
Espoir s’y est même endormie sur le dos.
Saule observait.
Elle n’était pas détendue.
Mais elle n’était pas paniquée.
Un mois plus tard, nous avons mis à peine deux centimètres d’eau.
Saule n’en a pas approché une patte.
Et c’était très bien comme ça.
Nous ne voulions pas lui apprendre à oublier.
Nous voulions lui apprendre que tous les souvenirs liés à l’eau ne seraient pas forcément terribles.
Presque un an après son sauvetage, Saule est entrée dans l’eau de son plein gré.
Il n’y avait personne pour filmer.
Pas de musique.
Pas de grande mise en scène.
Seulement une après-midi chaude, quelques amis assis dans mon jardin et six jeunes chiens venus voir leur mère.
Espoir jouait dans la petite piscine.
Saule tournait autour depuis plusieurs minutes.
Queue basse.
Oreilles relevées.
Prudente.
Je me suis assis sur les marches.
Je ne l’ai pas appelée.
Cela me semblait important.
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