Un peu de liquide coulait doucement dans sa perfusion.
Son ventre était enfin plein.
Je regardais sa patte manquante.
Puis la mienne.
Claire a compris.
— Ça va ?
J’ai secoué la tête.
— Non.
Après mon accident, j’avais moi aussi entendu des mots différents prononcés avec le même sens.
Des amis venaient moins souvent.
Certains me parlaient comme si j’étais devenu fragile jusque dans ma tête.
Une femme que j’aimais m’avait quitté quelques mois après ma sortie de rééducation.
Elle avait fini par me dire :
— Je ne peux pas te regarder lutter comme ça toute ma vie.
J’avais compris ce qu’elle voulait dire.
Mais ce que j’avais entendu, c’était autre chose.
Trop compliqué.
Trop difficile.
Plus comme avant.
Oscar et moi n’appartenions pas à la même espèce.
Mais certaines blessures n’ont pas besoin du même langage.
L’enquête administrative a pris du temps.
De mon côté, je n’attendais qu’une chose : savoir où Oscar allait dormir.
Claire m’a proposé de l’accueillir temporairement.
J’ai presque ri.
— Je vis au-dessus d’un garage.
— Tu as une petite cour clôturée.
— Il y a des marches.
— On installera une rampe.
— Je travaille beaucoup.
— Ton atelier est juste dessous.
J’ai tapé sur ma prothèse.
— Et je ne suis probablement pas la personne idéale pour s’occuper d’un chien handicapé.
Claire a levé un sourcil.
— Peut-être qu’il n’a pas besoin de quelqu’un d’idéal.
Cette phrase m’a suivi toute la soirée.
Oscar est arrivé chez moi un jeudi.
L’appartement était simple : plancher qui grinçait, petite cuisine, vieux canapé, odeur de café et parfois d’huile mécanique qui remontait de l’atelier.
Il est entré.
Il a regardé la pièce.
Puis il est immédiatement allé se coincer derrière le canapé.
Je me suis assis à plusieurs mètres de lui.
— Bon choix. Personne ne critique quelqu’un qui passe sa première soirée derrière un canapé.
Il n’a pas bougé pendant trois heures.
J’ai mangé par terre.
Pas près de lui.
Sans essayer de le toucher.
J’ai simplement laissé le temps passer.
Vers dix heures, j’ai posé une gamelle au milieu de la pièce et je suis allé dans la cuisine.
Il a attendu que je lui tourne le dos pour venir manger.
Cette nuit-là, je me suis endormi sur le canapé.
Vers minuit, un bruit d’ongles m’a réveillé.
Oscar se tenait dans le couloir.
Ma prothèse était posée contre la table basse.
Il la regardait.
Puis il s’est approché.
Lentement.
Il a reniflé le pied artificiel.
Le tube.
L’emboîture.
Puis il s’est tourné vers moi.
Je n’ai pas bougé.
Il a ensuite approché son museau de ma jambe amputée.
— Oui, ai-je murmuré. Celle-là aussi, elle s’arrête avant les autres.
Oscar s’est assis difficilement.
Je lui ai tendu la main sans avancer vers lui.
Il a touché mes doigts du bout du nez.
Une seule fois.
Puis il est retourné derrière le canapé.
Ce n’était pas encore de l’affection.
C’était une question.
Peut-être simplement :
Est-ce que je peux rester ici ?
Trois semaines plus tard, il avait repris presque deux kilos.
Son poil devenait plus brillant.
Il suivait mes déplacements dans l’appartement.
Toujours à distance.
Toujours prêt à reculer.
Mais il me suivait.
La vétérinaire remarquait cependant que sa patte arrière restante et ses épaules travaillaient beaucoup trop.
Elle nous a envoyés chez une spécialiste de la mobilité animale.
Cette femme s’appelait Thérèse.
Une soixantaine d’années, des lunettes rouges, des cheveux blancs coupés très courts et une patience extraordinaire.
Elle a observé Oscar marcher.
— Il peut vivre sur trois pattes, bien sûr. Mais il compense énormément. Pour les sorties plus longues, un petit chariot pourrait réduire les contraintes sur ses articulations.
J’ai regardé Oscar.
— Un fauteuil roulant ?
— Si vous voulez l’appeler comme ça. Mais ce n’est pas un renoncement. C’est un soutien.
Un soutien, pas un renoncement.
Je connaissais cette idée.
J’avais mis des mois à accepter ma première prothèse.
Pour moi, utiliser un dispositif signifiait reconnaître que je ne pourrais jamais redevenir exactement l’homme d’avant.
Un kinésithérapeute m’avait dit un jour :
— Un outil qui vous rend votre liberté n’est pas une défaite.
À l’époque, cette phrase m’avait agacé.
Plus tard, je l’avais comprise.
Oscar, lui, n’était intéressé ni par les phrases profondes ni par la philosophie.
Il détestait le ruban de mesure.
Il se méfiait des sangles.
Et lorsqu’on a posé le premier prototype autour de son bassin, il m’a lancé un regard si offensé que j’ai éclaté de rire.
Deux petites roues.
Une structure légère.
Des attaches rembourrées.
Oscar semblait considérer que toute l’humanité venait personnellement de le trahir.
— Désolé, mon vieux.
Thérèse a regardé ma jambe.
Puis le chariot.
— Vous êtes assortis.
Oscar a refusé d’avancer pendant onze minutes.
Même un morceau de poulet placé devant lui n’a pas immédiatement suffi.
Alors j’ai tapé doucement mon pied artificiel sur le sol.
Clac.
— Un pas.
Oscar m’a regardé.
Il a avancé une patte.
Les roues ont roulé.
Il s’est figé.
Rien de mauvais n’est arrivé.
Deuxième pas.
Puis un troisième.
À la fin de la séance, il avait traversé la pièce plusieurs fois.
Et sa queue a remué.
Une fois.
À peine.
J’ai regardé ailleurs pour que personne ne voie mes yeux.
Le chariot définitif est arrivé deux semaines plus tard.
Bleu.
Claire avait choisi la couleur.
Je l’ai accusée d’être beaucoup trop sentimentale.
Elle m’a rappelé que j’avais donné à une de mes anciennes motos le prénom de ma grand-mère.
Je n’ai rien répondu.
Le premier matin où nous avons utilisé les roues dehors, il faisait encore sombre dans la rue.
J’ai fixé les sangles.
Attaché la laisse.
Vérifié chaque point de contact.
Puis nous sommes sortis.
Oscar a hésité.
Moi aussi.
Il s’est appuyé une seconde contre ma jambe.
Puis nous avons avancé.
Clac.
Roulement.
Clac.
Roulement.
Ma prothèse.
Ses roues.
À la fin de la rue, il a relevé la tête.
Pour la première fois, il ne regardait plus le sol devant lui.
Il regardait où il voulait aller.
Et il a accéléré.
Pas beaucoup.
Mais suffisamment pour m’obliger à allonger le pas.
Une dame qui balayait devant la boulangerie nous a vus passer.
— Eh bien, vous formez une belle équipe, tous les deux.
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