Sophie a secoué la tête.
Puis, malgré ma tentative de devenir invisible derrière ma tasse, elle a tourné les yeux vers moi.
Le motard a suivi son regard.
Nos yeux se sont croisés.
Et là, j’ai regretté.
Pas d’avoir payé.
D’avoir été découvert.
Parce que certaines personnes supportent mal qu’on les aide.
Je suis un peu comme ça moi-même.
Il s’est levé.
Toute la salle semblait soudain beaucoup plus petite.
Il est venu jusqu’à ma table.
De près, il paraissait plus âgé que je ne pensais.
Il avait une cicatrice fine au-dessus du sourcil.
Des poches sous les yeux.
Et surtout cette fatigue particulière qu’on ne voit pas après une mauvaise nuit.
Une fatigue qui vient de plus loin.
— C’est vous ?
J’ai haussé les épaules.
— Quoi donc ?
Il a montré son assiette.
— Ça.
— Ah.
— Pourquoi ?
J’ai pris mon café.
— Parce que deux tartines, ce n’est pas un déjeuner pour un gaillard comme vous.
Il n’a pas ri.
— Je n’ai rien demandé.
— Je sais.
— Je n’aime pas devoir quelque chose.
Cette phrase m’a rappelé mon père.
Un maçon qui avait travaillé jusqu’à soixante-sept ans et qui aurait préféré porter un sac de ciment avec une jambe cassée plutôt que demander de l’aide à son voisin.
Je lui ai répondu :
— Alors ne me devez rien.
Il a serré les mâchoires.
— Ça ne fonctionne pas comme ça.
— Chez moi, si.
Silence.
Puis il a tiré la chaise en face de moi.
Et s’est assis.
Sans demander.
— Comment vous vous appelez ?
— Michel.
— Moi, c’est Patrick.
Nous nous sommes serré la main.
La sienne était énorme.
Râpeuse.
Des mains d’homme qui avait travaillé dehors.
Il a regardé ma blouse de travail posée sur la banquette.
— Vous êtes mécanicien ?
— Agent d’entretien.
— Ça veut dire mécanicien, plombier, électricien et magicien quand personne ne veut payer un spécialiste.
Cette fois, j’ai ri.
— Vous connaissez le métier ?
— J’ai travaillé vingt-huit ans dans les travaux publics.
Puis il s’est tu.
J’ai attendu la suite.
Elle n’est pas venue.
Patrick s’est levé.
— Je vous rembourserai.
— Non.
Il a planté ses yeux dans les miens.
— Vous ne savez pas ça.
Cette phrase m’a dérangé.
Pas sur le moment.
Plus tard.
« Vous ne savez pas ça. »
Il est retourné à sa table.
Et il a mangé.
Lentement.
Très lentement.
Pas comme quelqu’un qui savoure.
Comme quelqu’un qui réfléchit entre chaque bouchée.
De temps en temps, il posait sa fourchette.
Regardait les autres clients.
Puis reprenait.
À la table près de la fenêtre, la femme aidait sa vieille mère à couper sa viande.
Deux ouvriers se chamaillaient pour savoir qui avait oublié de commander le pain.
Un monsieur d’au moins quatre-vingts ans buvait seul son café.
Patrick regardait tout ça.
Je l’ai remarqué sans comprendre pourquoi.
Quand j’ai terminé, je suis passé à la caisse.
Ma note était un peu plus élevée que d’habitude.
Vingt-deux euros supplémentaires.
J’ai payé.
Gérard m’a glissé :
— Tu te prends pour l’abbé Pierre maintenant ?
— Je voulais juste qu’un type mange correctement.
— Fais attention. À ce rythme, je vais t’envoyer tous les affamés du département.
J’ai ri.
Puis je suis parti travailler.
Quand Patrick a quitté le relais, je n’étais déjà plus là.
Je n’ai pas su qu’il était resté vingt minutes après mon départ.
Je n’ai pas su non plus qu’il était passé discrètement près de plusieurs tables.
Je n’ai rien su.
Et j’ai oublié cette histoire.
Jusqu’au vendredi.
Le vendredi matin, j’étais dans la réserve du collège, en train de réparer une serrure, quand mon téléphone a sonné.
Gérard.
— Michel ?
— Oui.
— Tu peux passer ?
— À midi.
— Non.
Sa réponse m’a fait relever la tête.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu te rappelles Patrick ?
Je ne savais même pas que Gérard connaissait son prénom.
— Le motard ?
— Oui.
— Il est revenu ?
— Pas exactement.
Une pause.
— Il faut que tu voies ce qu’il a fait.
Cette phrase me glaça.
J’ai d’abord pensé à quelque chose de grave.
Une dispute.
Un vol.
Un problème.
Parce qu’on est ainsi faits.
Quand on ne comprend pas, notre esprit choisit souvent le pire scénario.
J’ai demandé à mon responsable si je pouvais sortir pendant ma pause.
Puis j’ai pris ma vieille voiture.
Lorsque je suis arrivé au Relais des Tilleuls, le parking était presque plein.
À l’intérieur, plusieurs personnes m’ont regardé entrer.
Je connaissais certaines têtes.
Pas leurs noms.
Mais les habitués finissent par former une drôle de famille.
On ignore parfois comment s’appellent les gens, tout en sachant exactement ce qu’ils prennent au dessert.
Gérard est sorti de derrière son comptoir.
— Viens.
— Tu pourrais commencer par m’expliquer.
— Non.
— Très rassurant.
Il ne souriait toujours pas.
Il m’a fait passer derrière la porte battante de la cuisine.
Puis dans une petite réserve remplie de cartons de serviettes, de bouteilles d’eau et de sacs de café.
Au milieu, une table.
Dessus, quelque chose recouvert par un torchon blanc.
— Gérard, si tu as trouvé un cadavre, je préfère te prévenir, je retourne travailler.
Il aurait normalement ri.
Pas cette fois.
— Après ton départ mardi, ton motard est resté.
— Patrick.
— Oui. Patrick.
Il croisa les bras.
— Il a terminé son repas. Puis il a demandé l’addition de plusieurs tables.
— Quoi ?
— C’est ce que Sophie m’a raconté. Moi, j’étais en cuisine.
Il a continué.
— Elle pensait qu’il plaisantait. Il a demandé combien avaient payé les gens présents dans la salle.
— Je ne comprends rien.
— Moi non plus, au début.
Il a tiré le torchon.
Dessous se trouvait une pile de tickets de caisse.
Peut-être vingt.
Peut-être davantage.
Tous regroupés par un trombone.
Sur chacun, Sophie avait écrit au stylo rouge :
PAYÉ.
J’en ai pris un.
Deux menus ouvriers.
Un café.
Une tarte aux pommes.
Payé.
Un autre.
Omelette.
Soupe.
Café.
Payé.
Encore un.
Deux plats du jour.
Un menu enfant.
Deux desserts.
Payé.
J’ai relevé la tête.
— C’est quoi, ça ?
Gérard a répondu :
— Toutes les tables présentes mardi.
J’ai cru qu’il plaisantait.
— Toutes ?
— Toutes.
— Mais…
Je cherchais mes mots.
— Il comptait ses pièces parce qu’il ne pouvait même pas se payer le plat du jour.
— C’est ce qu’on croyait.
Gérard a ouvert un tiroir.
Il en a sorti une enveloppe kraft.
À l’intérieur se trouvait de l’argent liquide.
Pas des milliers d’euros.
Mais suffisamment pour régler toutes ces additions.
— Patrick a payé tout le monde ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Il n’a presque rien expliqué.
Je me suis assis sur un carton retourné.
— Attends. Il arrive ici, commande deux tartines parce qu’il compte ses billets… puis il paie le repas de vingt personnes ?
— C’est à peu près ça.
— Ça n’a aucun sens.
Gérard a hoché la tête.
— C’est exactement ce que je lui ai dit.
Il m’a raconté la scène.
Après mon départ, Patrick avait demandé à Sophie combien coûtait mon repas.
Puis combien représentaient environ toutes les additions de la salle.
Sophie avait pensé qu’il voulait organiser quelque chose pour un anniversaire ou laisser un pourboire.
Il avait sorti une enveloppe de la poche intérieure de son blouson.
Et avait posé plusieurs billets sur le comptoir.
— Tout le monde ? avait demandé Sophie.
— Tout le monde.
— Même ceux qui ont déjà demandé l’addition ?
— Remboursez-les.
— Mais pourquoi ?
Patrick avait simplement regardé vers la table où j’étais assis quelques minutes plus tôt.
— Parce qu’un monsieur vient de me rappeler quelque chose.
Gérard m’a tendu une feuille.
— Et il a dit une autre phrase.
— Laquelle ?
— « Assurez-vous que Michel comprenne que ce n’était pas pour rembourser son déjeuner. »
Je n’arrivais toujours pas à comprendre.
Puis Gérard a sorti de sa poche un petit morceau de papier plié en quatre.
— On a trouvé ça le soir.
— Où ?
— Sous son assiette.
Il me l’a donné.
L’écriture était penchée.
Maladroite.
Des lettres épaisses.
J’ai commencé à lire.
« Michel,
Vous avez cru que je comptais mon argent parce que je n’en avais pas assez.
Ce n’était pas ça. »
Je me suis arrêté.
Gérard ne disait rien.
J’ai poursuivi.
« J’avais de l’argent dans mon blouson.
Plus qu’il ne m’en fallait.
Mais depuis plusieurs jours, je n’arrivais presque plus à manger.
Pas parce que je n’avais pas faim.
Parce que je pensais que je ne le méritais pas. »
Je sentis quelque chose se nouer dans ma poitrine.
La suite était plus difficile à lire.
Patrick racontait peu.
Pas de grands détails.
Quelques phrases seulement.
Sa femme, Françoise, était morte l’année précédente après quarante ans de vie commune.
Ils s’étaient connus à dix-neuf ans dans un bal de village.
Elle travaillait dans une blanchisserie.
Lui conduisait des engins de chantier.
Ils avaient acheté une petite maison.
Élevé deux filles.
Payé leurs crédits.
Planté des rosiers.
Disputé pour des choses idiotes.
Réconcilié autour d’un café.
Puis Françoise était partie.
Et Patrick n’avait jamais vraiment appris à vivre seul.
Je connaissais ce sentiment.
Pas le deuil.
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