Mais cette étrange disparition du « nous ».
Quand on a passé trente ou quarante ans à demander :
« On mange quoi ce soir ? »
il est parfois vertigineux de devoir soudain se demander :
« Moi, qu’est-ce que je veux ? »
Patrick écrivait :
« Mardi aurait été notre anniversaire de mariage.
Quarante et un ans.
J’avais retiré de l’argent parce que je voulais faire quelque chose avec.
Je ne savais pas quoi.
J’ai roulé toute la matinée.
Puis je suis entré dans votre café.
J’ai regardé l’ardoise et je me suis demandé pourquoi je commanderais quelque chose.
Françoise n’était plus là.
Mes filles ont leur vie.
Je suis fatigué d’être l’homme fort que tout le monde croit voir. »
J’ai dû m’arrêter.
Sur la dernière partie de la feuille, son écriture tremblait davantage.
« Puis un inconnu m’a offert un repas.
Vous ne m’avez demandé ni ce qui m’était arrivé, ni pourquoi je comptais mes billets, ni si j’étais quelqu’un de bien.
Vous n’avez pas eu peur de mes tatouages.
Vous n’avez pas essayé de me donner une leçon.
Vous avez simplement demandé qu’on me serve une vraie assiette.
Ça semble ridicule écrit comme ça.
Mais, ce mardi-là, quelqu’un avait encore remarqué que j’existais.
Alors j’ai regardé les autres tables.
La vieille dame avec sa fille.
Les ouvriers.
Le monsieur seul.
La famille.
Et je me suis dit que je pouvais faire pareil.
Je ne peux pas réparer tout ce que j’ai perdu.
Mais je peux empêcher quelqu’un, pendant une heure, de se sentir invisible.
Ne me remboursez pas.
Faites seulement attention au prochain qui compte ses pièces.
Patrick. »
Je suis resté longtemps sans parler.
Dans la cuisine, quelqu’un faisait tomber des couverts.
Une porte claquait.
Une cafetière soufflait.
La vie continuait derrière le mur.
Gérard s’est raclé la gorge.
— Tu comprends maintenant pourquoi je t’ai appelé ?
J’ai reposé la lettre.
— Oui.
Mais ce n’était pas tout à fait vrai.
Je comprenais Patrick.
Ce que je ne comprenais pas encore, c’était pourquoi cette lettre me touchait autant.
Puis j’ai pensé à mon père.
Il était mort douze ans plus tôt.
La dernière fois qu’il était venu chez nous, il avait voulu réparer une clôture.
Il avait soixante-dix-neuf ans.
Je lui avais dit :
— Papa, laisse. Je peux le faire.
Il avait répondu :
— Je sais. Mais laisse-moi encore servir à quelque chose.
À l’époque, cette phrase m’avait agacé.
Aujourd’hui, elle me serrait la gorge.
Je pensais aussi à Anne.
À notre divorce.
Aux années passées à croire que les gestes ordinaires n’avaient aucune importance.
Mettre de l’essence dans sa voiture.
Lui garder le morceau de poulet qu’elle préférait.
L’attendre lorsque son train avait du retard.
Préparer son café sans demander.
Toutes ces choses minuscules qu’on cesse de voir parce qu’elles sont gratuites.
On ne comprend parfois leur valeur qu’une fois qu’elles disparaissent.
— Où est Patrick ? ai-je demandé.
Gérard haussa les épaules.
— Aucune idée.
— Il a laissé un numéro ?
— Non.
— Une adresse ?
— Rien.
Je regardai les tickets.
— Et l’argent restant ?
— Il reste soixante-quatre euros.
Il me tendit l’enveloppe.
— Il a dit que c’était pour toi.
J’ai reculé la main.
— Non.
— Michel…
— Certainement pas.
Je poussai l’enveloppe vers lui.
— Tu la gardes.
— Pour quoi faire ?
J’ai regardé la porte de la salle.
— Pour le prochain.
Gérard ne répondit pas.
Alors j’ai précisé :
— Quelqu’un qui compte ses pièces. Quelqu’un qui commande seulement un café. Une mère avec ses gosses. Un vieux qui mange seul. Peu importe.
Un petit sourire apparut enfin sur son visage.
— Tu veux créer une caisse secrète ?
— Surtout pas de panneau.
— Pourquoi ?
— Parce que dès qu’on met un panneau, ça devient une opération de communication.
Il a ri.
Enfin.
— D’accord.
Nous sommes retournés dans la salle.
La plupart des clients avaient repris leurs conversations.
Je me suis assis à ma table habituelle.
Sophie est arrivée.
— Deux œufs, pain grillé, café noir ?
— Oui.
Elle hésita.
— Tu as lu le mot ?
— Oui.
— Drôle d’histoire.
— Oui.
Elle resta debout près de la table.
— Tu sais, mardi, la vieille dame là-bas…
Elle désigna une table vide.
— Quand je lui ai annoncé que son repas était payé, elle s’est mise à pleurer.
— Pourquoi ?
— Sa fille m’a expliqué qu’elle venait d’entrer en maison de retraite. C’était leur dernier déjeuner ensemble avant l’installation.
Je baissai les yeux.
Sophie continua.
— Les deux ouvriers ont laissé vingt euros pour les suivants.
— Sérieusement ?
— Oui.
Elle pointa ensuite le comptoir.
— Le monsieur qui prenait seulement un café ? Le lendemain, il est revenu avec une tarte faite maison.
J’ai souri.
— Et tu l’as mangée ?
— On l’a partagée.
Puis elle ajouta :
— Depuis mardi, c’est bizarre ici.
— Bizarre comment ?
— Les gens regardent davantage les autres.
Cette phrase m’est restée.
Les gens regardent davantage les autres.
Peut-être que notre époque ne manque pas seulement d’argent ou de temps.
Peut-être qu’elle manque surtout de regards.
Des vrais.
Ceux qui ne passent pas à travers vous.
Les semaines suivantes, la petite enveloppe de Gérard continua à circuler.
Personne n’en parlait officiellement.
Quelqu’un payait un café.
Un autre ajoutait cinq euros.
Une cliente réglait deux desserts.
Gérard notait simplement une petite croix dans un carnet.
Un midi, un homme âgé entra avec une veste trop grande et demanda combien coûtait la soupe.
Il fouilla longtemps dans son porte-monnaie.
Je vis Gérard regarder Sophie.
Sophie me regarda.
Personne ne dit rien.
La soupe arriva.
Avec du pain.
Puis une part de tarte.
Quand l’homme demanda l’addition, Gérard répondit :
— C’est déjà réglé.
— Par qui ?
Gérard essuyait un verre.
— Quelqu’un qui n’est pas là aujourd’hui.
L’homme regarda autour de lui.
Puis posa deux pièces sur le comptoir.
— Alors mettez ça pour demain.
C’était devenu ça.
Pas de héros.
Pas de grands discours.
Pas de photo.
Des gens ordinaires laissant quelques euros pour des inconnus.
Un jeudi soir, j’ai appelé mon fils.
Julien et moi n’étions pas fâchés.
C’était plus sournois.
Nous étions devenus polis.
— Salut papa, ça va ?
— Ça va. Et vous ?
— Ça va.
Puis les travaux.
Les enfants.
La voiture.
Les factures.
Toujours les mêmes sujets.
Ce soir-là, pourtant, je lui ai raconté Patrick.
Il est resté silencieux longtemps.
Puis il m’a dit :
— Tu sais que maman garde encore la vieille cafetière que tu lui avais achetée ?
J’ai ri.
— Cette horreur orange ?
— Oui.
— Elle devait la jeter il y a vingt ans.
— Elle dit toujours que c’est « ton père qui l’avait choisie ».
Quelque chose s’est serré en moi.
Julien a ajouté :
— Papa… tu pourrais venir déjeuner dimanche.
J’ai presque répondu :
« Je ne veux pas déranger. »
La phrase automatique des gens de mon âge.
Cette phrase absurde qu’on utilise parfois pour se protéger du risque d’entendre :
« Ce n’est pas possible. »
Au lieu de ça, j’ai répondu :
— D’accord.
Le dimanche suivant, j’étais chez lui.
Mes petits-enfants couraient autour de la table.
Anne était là aussi.
Elle m’a regardé entrer.
— Tu as maigri.
— Bonjour à toi aussi.
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