On avait cru voir un sac dans le fossé… puis cette chienne a levé la tête, incapable de bouger ses quatre pattes
— Arrête-toi !
Le coup de klaxon de Karim me fit tourner la tête.
Nous roulions à six sur une départementale des Ardennes, en direction de Charleville-Mézières. Nous venions de déposer des cartons de nourriture, des couches et des bouteilles d’eau dans une petite association d’entraide d’un village voisin.
La pluie du matin avait rempli les fossés d’une eau brunâtre.
Au début, j’ai cru voir un vieux sac coincé près d’une buse en béton.
Puis le sac a relevé la tête.
C’était une chienne.
Seule sa tête dépassait encore.
Je m’appelle Marc Delorme. J’avais cinquante-huit ans ce jour-là. Grand, cheveux gris attachés derrière la nuque, barbe épaisse, bras tatoués et mains marquées par trente ans passés entre ateliers, chantiers et guidons.
Avec mes amis, nous formions un petit groupe de motards bénévoles.
Nous n’avions rien d’impressionnant sur le papier.
Mais nous avions déjà livré des couvertures à des familles, monté des rampes pour des personnes âgées et transporté suffisamment de cartons pour savoir que l’apparence d’un homme ne dit pas forcément ce qu’il transporte dans ses sacoches.
Ce jour-là, les six motos se sont arrêtées presque en même temps.
La chienne a essayé de relever la tête.
Elle était marron et blanche, avec une ligne claire au milieu du museau et deux oreilles plaquées en arrière.
Ses yeux, eux, ne regardaient pas l’eau.
Ils nous regardaient.
Elle essayait de nager.
Mais son corps ne suivait pas.
Sa tête descendait doucement sous la surface, remontait, disparaissait encore.
Mon ami Thierry coupa son moteur.
C’était le plus calme d’entre nous, un homme immense de presque soixante ans qui parlait rarement plus fort que nécessaire.
Cette fois, sa voix trembla.
— Marc… ses pattes ne bougent pas.
Je me suis approché du bord.
Et j’ai compris.
La chienne n’était pas simplement coincée dans la boue.
Ses quatre pattes avaient été attachées ensemble.
Sous l’eau.
Elle ne pouvait ni prendre appui, ni remonter la pente, ni nager correctement.
Elle pouvait seulement tendre le cou pour essayer de respirer.
Quelques dizaines de mètres plus loin, une camionnette grise était arrêtée sur le bas-côté.
Un homme se tenait près de la portière.
Il regarda la chienne.
Puis nous.
Son visage changea.
— Karim, prends la plaque.
Karim avait déjà son téléphone en main.
L’homme remonta brusquement dans son véhicule.
La camionnette repartit.
Thierry appela immédiatement les secours et donna la direction prise par le véhicule.
Moi, je ne réfléchissais déjà plus.
J’enlevai mon blouson, mes bottes, puis attrapai le petit couteau de sécurité que je gardais dans une sacoche.
Le talus était glissant.
Je descendis presque sur les fesses jusqu’au fossé.
L’eau me monta à la poitrine.
Elle était pleine de feuilles, de terre et de morceaux d’herbe.
La chienne me vit arriver.
Nos regards se croisèrent.
J’ouvris lentement une main.
— Doucement, ma belle. Je viens t’aider.
Sa tête disparut.
Je bondis.
Mon bras passa sous son poitrail juste avant que son museau ne s’enfonce complètement.
Son corps tremblait contre moi.
Je plongeai l’autre main.
Mes doigts rencontrèrent une corde.
Elle était tellement serrée que j’eus du mal à comprendre où commençait le nœud.
La chienne toussa contre mon épaule.
Je maintins sa tête au-dessus de l’eau.
Autour de moi, j’entendais mes amis appeler les secours, arrêter les véhicules et crier des informations sur la camionnette.
Mais tout semblait très loin.
Il ne restait plus que cette chienne.
La corde.
Mon couteau.
Et la certitude que je ne laisserais pas son prochain souffle devenir le dernier.
Je glissai la lame sous le premier lien.
La chienne cessa de se débattre une seconde.
Elle me regarda.
Et, encore aujourd’hui, je suis persuadé qu’elle avait compris.
La corde était beaucoup plus difficile à couper que prévu.
Elle était mouillée, couverte de boue et tendue.
Je devais travailler presque entièrement au toucher.
À chaque mouvement, mes pieds s’enfonçaient davantage dans le fond du fossé.
— Marc, ça va ? cria Thierry.
— Non. Mais je la tiens.
Une corde de remorquage atterrit près de moi.
Karim était descendu à mi-pente, une main accrochée à une racine.
La chienne recommença à glisser.
Je la remontai contre mon torse.
— Reste avec moi.
Je sentis enfin le premier lien céder.
Une patte avant se libéra.
Elle bougea à peine.
Je continuai.
Deuxième lien.
Puis un troisième.
Lorsque le dernier nœud céda, ses pattes s’écartèrent sous l’eau sans qu’elle sache encore quoi en faire.
Je passai mes deux bras autour d’elle.
— Tirez !
Thierry et Karim nous remontèrent.
Je poussais avec les pieds.
La boue aspirait mon pantalon.
L’herbe s’arrachait sous mes doigts.
La chienne ne se débattait plus.
Sa tête reposait contre mon épaule.
Quand nous atteignîmes enfin le bord de la route, Thierry se mit à genoux pour m’aider.
Nous la déposâmes sur l’herbe.
Personne ne parla.
Elle toussa.
Puis elle respira.
Ses quatre pattes tremblaient.
Karim retira délicatement les derniers morceaux de corde encore coincés autour de ses membres.
Thierry posa son blouson sous elle pour l’isoler du sol.
J’étais agenouillé à côté, trempé et couvert de boue.
La chienne ouvrit les yeux.
Elle regarda ma main.
Puis elle leva lentement la tête.
Sa langue toucha mes doigts.
Une fois.
Juste une fois.
Après tout ce qu’une main humaine venait de lui faire, elle répondait à une autre main humaine par un geste de confiance.
Thierry se détourna immédiatement.
Karim passa son poignet sur ses yeux en prétendant avoir reçu de l’eau.
Moi, je baissai la tête.
— Tu aurais toutes les raisons de ne plus nous faire confiance, ma belle.
Elle me lécha encore.
C’est à ce moment-là que je l’appelai Rivière.
Parce que l’eau avait failli lui voler sa vie.
Et parce que j’avais déjà décidé qu’elle n’aurait pas le dernier mot.
Les gendarmes arrivèrent avant le véhicule de secours animalier.
Une agente s’accroupit à quelques mètres sans toucher Rivière.
Elle nous demanda ce que nous avions vu.
Karim avait photographié la camionnette.
Thierry avait noté l’heure.
Sophie, l’une de nos motardes, avait retenu le modèle du véhicule, la direction et le point kilométrique.
On juge parfois les motards avant de leur parler.
Mais six motards qui roulent ensemble remarquent énormément de choses.
La responsable animalière arriva peu après avec des couvertures et une civière souple.
Elle parlait doucement avant chaque geste.
Rivière tremblait toujours.
Je fis un pas en arrière.
Ses yeux me suivirent.
La responsable le remarqua.
— C’est vous qui l’avez sortie ?
— Oui.
— Alors restez près de sa tête. Elle vous cherche.
Je me suis assis dans l’herbe.
Je lui ai parlé.
De tout.
De rien.
Du bruit des motos.
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