Ils croyaient voir un sac dans le fossé… puis la chienne a levé la tête

Pas de tuyau d’arrosage près d’elle.

Pas de promenade au bord d’une rivière.

Pas de bain forcé.

Pas de courage obligatoire.

La nuit, elle dormait à côté de mon lit.

Pendant les premières semaines, elle se réveillait régulièrement, haletante.

Je laissais ma main descendre du lit.

Je ne la touchais pas.

J’attendais.

Elle venait parfois y poser le museau.

Alors je disais :

— Tu n’es plus dans le fossé.

Elle respirait.

— Tes pattes sont libres.

Sa queue bougeait parfois.

— Personne ne te jette nulle part.

Certaines nuits, je répétais ces phrases dix fois.

La première grosse pluie fut terrible.

Rivière disparut derrière le canapé.

Elle tremblait tellement que la petite table du salon vibrait.

Je déplaçai les meubles et m’assis par terre.

Je ne la sortis pas.

Je ne lui dis pas que ce n’était « qu’un peu de pluie ».

Pour moi, c’était de la pluie.

Pour elle, c’était de l’eau qui monte autour d’un corps incapable de bouger.

Alors je restai assis.

Une bonne partie de la nuit.

Thierry appela tôt le lendemain.

— Alors ?

— Elle s’est cachée.

— Et toi ?

— Je suis resté.

Il eut un petit rire.

— Tu apprends.

Il avait raison.

Sauver un animal ne se termine pas toujours au moment où on le tire du danger.

Parfois, le vrai sauvetage consiste à rester assis par terre pendant des heures jusqu’à ce qu’il comprenne que le plafond ne va pas lui tomber dessus.

Les semaines passèrent.

Les pattes de Rivière devinrent plus fortes.

Elle commença à me suivre dans le garage.

Elle apprit que les motos faisaient énormément de bruit mais ne représentaient aucun danger.

Elle prit une friandise dans la main de Thierry.

Elle vola un gant à Karim et resta complètement surprise lorsque tout le monde éclata de rire.

Puis les mois passèrent.

L’eau restait la dernière porte fermée.

Jusqu’à ce matin de printemps.

Près de la terrasse se trouvait une vieille vasque en pierre pour les oiseaux.

Je n’y pensais presque jamais.

Après une pluie nocturne, elle s’était remplie de quelques centimètres d’eau.

Je sortis avec mon café.

Rivière était immobile devant la terrasse.

Elle regardait la vasque.

Son corps était tendu.

Je posai mon café.

— Tu n’es pas obligée.

Mais cette fois, elle ne recula pas.

Elle descendit la rampe.

Un pas.

Puis un autre.

Elle traversa lentement l’herbe.

Je la suivis à distance.

Elle renifla la pierre.

Puis l’eau.

Elle fit un bond en arrière.

Rien ne se passa.

L’eau resta dans la vasque.

Rivière me regarda.

— Je suis là.

Elle se retourna.

Et leva une patte.

Elle toucha l’eau.

Une seule fois.

Ploc.

Elle recula aussitôt.

Puis observa les petites vagues.

Quelques secondes plus tard, elle recommença.

Ploc.

Des gouttelettes tombèrent sur l’herbe.

Rivière les regarda.

Puis sa queue bougea.

Une fois.

Je pleurais probablement davantage dans mon café que je n’en buvais.

Après cela, personne ne voulut aller trop vite.

La vasque devint sa première leçon.

Puis nous essayâmes un grand plat rempli d’un fond d’eau.

Puis l’herbe humide.

Puis une promenade près d’un ruisseau, à bonne distance.

Lorsque Thierry apprit les progrès, il arriva un samedi avec une petite piscine gonflable pour enfants.

— C’est uniquement thérapeutique, précisa-t-il.

Il avait aussi acheté trois canards en plastique.

— Bien sûr, répondis-je.

Karim apporta une balle flottante.

Sophie nous obligea tous à promettre de ne pas applaudir.

La première séance dura quatre secondes.

Rivière sentit la piscine.

Puis partit.

Nous nous regardâmes en silence comme si elle venait de remporter une médaille.

La fois suivante, elle toucha le bord.

Plus tard, elle but un peu d’eau.

Puis vint le jour où elle posa une patte dedans.

Une seconde.

Deux secondes.

Elle ressortit.

Personne ne bougea.

Un mois plus tard, Rivière se retrouva debout dans la petite piscine.

Ses quatre pattes reposaient librement au fond.

L’eau lui arrivait à peine au-dessus des griffes.

Six motards étaient assis autour du jardin en retenant leur souffle.

Thierry murmura :

— Personne ne bouge.

Rivière nous observa.

Puis elle frappa l’eau avec une patte.

Quelques gouttes sautèrent sur la chaussure de Karim.

Il porta son poing à sa bouche pour ne pas crier.

Rivière recommença.

Cette fois, sa queue remua.

Pas beaucoup.

Mais vraiment.

Je ne vais pas prétendre que le bruit sorti de ma gorge à cet instant était particulièrement viril.

Je l’assume.

Rivière ne devint jamais une chienne qui se jetait dans les lacs ou courait sous les vagues.

Ce n’était pas le but.

Le but, c’était le choix.

Elle pouvait entrer.

Elle pouvait sortir.

Elle pouvait toucher l’eau.

Elle pouvait s’éloigner.

Personne ne la forçait.

Le dossier judiciaire suivit son cours en parallèle.

Le conducteur de la camionnette fut poursuivi à partir des témoignages et des différents éléments réunis.

La procédure dura longtemps.

Je suivis les informations sans laisser cette histoire devenir toute la vie de Rivière.

Un jour, un gendarme m’appela pour m’annoncer que l’affaire était terminée et qu’une décision avait été rendue avec plusieurs sanctions et une interdiction temporaire de détenir des animaux.

Est-ce que cela effaçait le fossé ?

Non.

Mais Rivière n’avait pas besoin d’un procès pour savoir où se trouvait sa liberté.

Pour l’anniversaire de son sauvetage, je l’emmenai près de l’endroit.

Pas au bord du fossé.

Plus haut, dans une zone herbeuse.

Elle resta contre ma jambe.

La végétation avait repoussé.

Rien ne ressemblait exactement à ce jour-là.

Je posai une main sur son épaule.

— Tu n’es plus là-bas.

Elle s’appuya contre moi.

Puis détourna la tête du fossé.

Toute seule.

Pour elle, c’était suffisant.

Aujourd’hui, Rivière a environ six ans.

Les marques autour de ses pattes ont presque disparu sous ses poils.

Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire

Retour en haut