J’ai vu ce motard tatoué coiffer sa petite fille… puis quatre mots m’ont bouleversée

Il se redressa.

Pas agressivement.

Mais méfiant.

Comme quelqu’un qui a l’habitude qu’on le regarde avant de lui parler.

Je connaissais ce regard.

Celui des gens qu’on juge sur un vêtement, un accent, une adresse, un métier.

En France, on prétend ne plus être comme ça.

Puis on croise un homme tatoué sur une grosse moto et, en trois secondes, on écrit sa biographie entière dans notre tête.

J’en avais fait autant.

— Excusez-moi, ai-je dit. Je ne voudrais pas vous déranger.

Il ne répondit pas.

La petite me regarda.

— J’ai élevé une fille qui refusait de sortir de la maison sans une coiffure parfaite. Si vous voulez, je peux peut-être vous montrer une petite astuce.

Il baissa les yeux vers Léa.

— Ça va, dit-il. Je vais y arriver.

Ce n’était pas sec.

Juste fermé.

La façon dont parlent les gens qui ont appris à ne compter que sur eux-mêmes.

Léa intervint :

— Papa apprend.

Son père ferma les yeux une seconde.

— Oui, ma puce.

Je souris.

— Il se débrouille déjà très bien.

La petite réfléchit.

— Mieux que dimanche dernier.

Il grimaça.

— Merci, Léa.

— Dimanche dernier, ça s’est défait avant le goûter.

— Merci beaucoup, Léa.

Cette fois, j’ai ri.

Lui aussi, à moitié.

Et quelque chose s’est détendu.

— J’ai acheté des trucs, dit-il en montrant le sachet. J’ai regardé des vidéos. J’ai même récupéré une tête à coiffer d’occasion.

Je crus avoir mal entendu.

— Une tête à coiffer ?

Il acquiesça, gêné.

— Avec des cheveux synthétiques. Je m’entraîne dessus.

Léa leva fièrement un doigt.

— Elle s’appelle Mireille.

— Pourquoi Mireille ? demandai-je.

— Parce qu’elle ressemble à la dame qui habitait avant à côté de chez Mamie.

Son père éclata de rire.

Un vrai rire.

Soudain, l’homme impressionnant avait disparu.

Il restait un père fatigué au bord d’une autoroute.

— Vous voulez que je vous montre ? ai-je demandé.

Il hésita encore.

Puis il s’agenouilla.

— D’accord. Mais doucement. Parce que j’ai regardé quinze vidéos et elles vont toutes trop vite.

Je me plaçai derrière Léa.

— Le problème, c’est que vous essayez de tout attraper d’un coup.

— C’est exactement ce que je fais.

— Je sais. Ça se voit.

Il sourit.

— Commencez par le dessus. Puis vous ramenez les côtés. Et surtout, ne serrez pas trop tout de suite.

Je lui montrai.

Puis je défaisis la coiffure.

— À vous.

Il soupira comme un candidat avant un examen.

Léa leva les yeux au ciel.

— Papa…

— Quoi ?

— Tu respires trop fort.

— Je me concentre.

Il commença.

Le dessus.

Puis les côtés.

Une mèche échappa.

Il la reprit.

L’élastique tourna une fois.

Deux fois.

Trois.

Il lâcha.

La queue-de-cheval était presque parfaite.

Centrée.

Propre.

Sans bosse.

Il la regarda comme s’il venait de réparer une panne impossible.

Puis il toucha doucement un cheveu.

Léa passa la main derrière sa tête.

Ses yeux s’agrandirent.

— Celle-là, elle est bien, Papa.

J’ai vu la gorge de l’homme bouger.

Il détourna les yeux.

Pas assez vite.

Ils étaient humides.

Il posa sa main sur la tête de sa fille.

Avec une délicatesse incroyable pour un homme aussi imposant.

Son téléphone sonna.

Il regarda l’écran.

Et tout changea.

Son sourire disparut.

Il s’éloigna de quelques pas.

— Oui… Je l’ai.

Pause.

— Non, je ne suis pas en retard.

Une autre pause.

Sa voix resta calme.

— Je sais ce que le juge a décidé. Le week-end, je sais.

Je baissai les yeux.

Je n’avais pas envie d’écouter.

Mais certains mots viennent vous chercher même quand on ne veut pas les entendre.

— Je la ramène à dix-huit heures.

Silence.

— Elle a mangé.

Silence.

Puis :

— Non. J’ai fait ses cheveux moi-même.

Sa mâchoire se contracta.

— J’apprends.

J’apprends.

Deux mots.

Rien de spectaculaire.

Pourtant, je les entends encore aujourd’hui.

Il les avait prononcés comme on défend sa dernière parcelle de dignité.

Pas :

« Je suis parfait. »

Pas :

« Je sais tout faire. »

Simplement :

« J’apprends. »

Il raccrocha.

Resta quelques secondes dos à nous.

Puis revint vers Léa.

— On va devoir repartir dans cinq minutes.

— Dix.

— Cinq.

— Huit.

— Six.

Elle réfléchit.

— D’accord.

Il s’assit à côté d’elle.

Elle posa sa tête contre son bras.

Je restai debout, un peu embarrassée.

Puis il me regarda.

— Sa mère et moi, ça s’est mal terminé.

Il disait cela sans colère.

— Je ne la vois qu’un week-end sur deux pour le moment.

Je hochai la tête.

— Au début, continua-t-il, je pensais que le plus dur, ça serait de trouver quoi faire avec elle.

Il sourit tristement.

— Aller au parc. Faire des crêpes. Dessiner. Tout ça.

Puis il passa une main dans sa barbe.

— En fait, le plus dur, c’est tout ce qu’on ne remarque pas quand quelqu’un d’autre le fait.

Cette phrase m’a arrêtée.

Tout ce qu’on ne remarque pas quand quelqu’un d’autre le fait.

Les chaussettes propres.

Le goûter.

Le shampoing qui ne pique pas les yeux.

La bouteille d’eau dans le sac.

Les mouchoirs.

Le bonnet qu’on pense à prendre.

Le doudou qu’on n’oublie pas.

Et les cheveux.

Toutes ces choses minuscules qui constituent une enfance.

— La première fois qu’elle a dormi chez moi, poursuivit-il, j’avais acheté trois sortes de céréales et oublié d’acheter une brosse à cheveux.

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