Léa confirma :
— On a utilisé le peigne de Papa.
— C’était une mauvaise idée.
— Ça faisait mal.
— Oui, j’ai compris.
Il me raconta qu’il travaillait dans un petit atelier de mécanique.
Qu’il avait cinquante-sept ans.
Qu’il s’appelait Pascal.
Qu’il avait quitté l’école très jeune et travaillé toute sa vie avec ses mains.
Divorce tardif.
Appartement plus petit.
Silence les semaines sans Léa.
À cinquante-sept ans, il avait dû apprendre à faire les courses pour une enfant, comprendre les tailles de vêtements, distinguer un après-shampoing d’un shampoing, préparer un sac pour l’école et même choisir des barrettes.
— La vendeuse m’a demandé : “Quel type de cheveux ?”
Il ouvrit les mains.
— J’ai répondu : “Des cheveux… normaux.”
J’ai ri.
— Elle m’a regardé comme si j’étais complètement idiot.
— Vous l’étiez un peu.
— Oui.
Il accepta le verdict.
Puis il ajouta :
— Avant, je pensais que s’occuper d’un enfant, c’était surtout être là s’il y avait un gros problème.
Cette phrase ressemblait tellement aux hommes de ma génération que j’en eus presque un frisson.
— Mon père était pareil, dis-je.
Pascal hocha la tête.
— Le mien aussi.
Il regarda Léa.
— Mais les gros problèmes, ça arrive rarement. Le quotidien, lui, il arrive tous les jours.
À cet instant, j’ai compris que cette scène n’avait rien à voir avec une coiffure.
Elle parlait de tout ce qu’on découvre trop tard.
Pascal n’apprenait pas à attacher des cheveux.
Il apprenait une autre façon d’être un homme.
Une façon que son père ne lui avait jamais montrée.
Et il l’apprenait devant sa fille.
Sans discours.
Sans grands principes.
Avec un élastique rose.
Léa se leva.
Elle ouvrit la sacoche de la moto et prit un vieil ours en peluche marron.
Une oreille tombait plus bas que l’autre.
— Papa s’entraîne tous les soirs sur Mireille, m’annonça-t-elle.
Pascal soupira.
— Tu racontes toute notre vie aux gens, toi.
— Même quand je suis chez Maman, il s’entraîne.
Je regardai Pascal.
Il fixa sa moto.
— Faut bien progresser avant le week-end suivant.
Il prononça cela d’un ton neutre.
Mais j’imaginai soudain cet homme seul, dans un petit appartement silencieux, assis à une table après le travail.
Devant lui, une tête à coiffer en plastique.
Autour de son poignet, trois élastiques roses.
Une vidéo sur son téléphone.
Encore.
Encore.
Encore.
Pour qu’une petite fille de six ans puisse arriver à l’école le lundi sans que sa coiffure se défasse avant la récréation.
C’était ça, sa fierté maintenant.
Pas sa moto.
Pas ses tatouages.
Pas ses muscles.
Une queue-de-cheval qui tient.
Pascal prit le petit casque rose.
Il le posa sur la tête de Léa et vérifia soigneusement l’attache.
Puis il contrôla son équipement une seconde fois avant de l’installer sur la place enfant prévue à l’arrière de sa moto, correctement équipée pour elle.
Il vérifia tout.
Les attaches.
Les repose-pieds.
Le casque.
Encore une fois.
— Papa, c’est bon.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu revérifies ?
— Parce que je suis ton père.
Léa sembla accepter que cette réponse explique absolument tout.
Avant de partir, Pascal se tourna vers moi.
— Merci.
— Pour la coiffure ?
Il réfléchit.
— Non.
Puis il ajouta :
— Pour ne pas vous être moquée.
Cette phrase me fit plus mal que je ne voulais l’admettre.
Parce qu’au début, je m’étais presque moquée.
Parce qu’avant de comprendre qui il était, je l’avais classé.
Tatoué.
Motard.
Impressionnant.
Probablement rude.
Probablement…
Probablement quoi, au juste ?
Je ne savais rien de lui.
Rien.
Mais mon cerveau avait rempli les blancs.
Comme nous le faisons tous.
Il démarra.
Léa me fit un signe de la main.
La petite marguerite sur son casque trembla légèrement.
Puis ils disparurent.
Je suis restée sur le parking quelques minutes.
Mon rendez-vous chez le dentiste était perdu.
Pour la première fois de ma vie, j’étais heureuse de payer des frais d’annulation.
Le soir, je suis rentrée chez moi.
Mes enfants sont grands maintenant.
Ma fille, Élodie, a vingt-six ans.
Mon fils en a vingt-neuf.
Ils ont leur vie.
Leurs appartements.
Leurs factures.
Leurs problèmes que je ne comprends pas toujours.
Élodie est passée dîner ce soir-là.
Elle a posé son téléphone sur la table, puis l’a repris cinq fois pendant le repas.
Habituellement, cela m’agace.
Je lui dis :
— Tu pourrais vivre dix minutes sans cet écran ?
Elle répond :
— Maman, tu recommences.
Et nous reproduisons le même dialogue depuis des années.
Mais ce soir-là, je n’ai rien dit.
Je regardais ses cheveux.
Quand elle avait six ans, elle refusait que quelqu’un d’autre que moi la coiffe.
Je faisais deux tresses le lundi.
Une queue-de-cheval le mardi.
Des barrettes le mercredi.
Et chaque matin, j’avais l’impression de perdre du temps.
Dépêche-toi.
Tourne la tête.
Arrête de bouger.
Où est ton élastique ?
Nous allons être en retard.
J’aurais donné beaucoup, ce soir-là, pour revivre un seul de ces matins.
Pas les vacances.
Pas les anniversaires.
Un matin banal.
7 h 35.
Une tartine sur la table.
La radio dans la cuisine.
Une petite fille devant moi.
Une brosse à la main.
— Élodie ?
— Hmm ?
— Tu te souviens quand je te faisais tes tresses pour l’école ?
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