Attendre.
Observer.
Ne pas forcer.
Le quatrième jour, Prune termina toute sa gamelle de nourriture ramollie.
Le cinquième, elle appuya légèrement une hanche contre le mur.
Camille avait dessiné six petits cercles sur une feuille.
Chaque fois que Prune terminait un soin sans recommencer à marcher, elle en coloriait un.
Plume restait cependant notre principale inquiétude.
Elle grossissait plus lentement.
Elle se fatiguait pendant les biberons.
Prune semblait le savoir.
Chaque fois que la petite couinait, sa mère la poussait doucement vers le centre du panier.
Un matin, en faisant ce geste, Prune plia ses deux pattes avant.
Elle descendit son poitrail presque jusqu’à la couverture.
La patte arrière gauche resta tendue pour éviter la zone douloureuse.
Puis elle se releva.
J’eus un mouvement de déception.
Camille, elle, secoua la tête devant l’écran.
— Elle est allée plus loin qu’hier.
Cette phrase resta avec moi.
Les jours suivants, Prune comprit que la compresse soulageait la douleur.
Elle comprit aussi que chaque chiot que nous prenions revenait.
Peu à peu, elle arrêta de bloquer la porte.
Elle me laissa déplacer le petit panier des biberons.
Mais les résultats du laboratoire arrivèrent.
La bactérie responsable de l’infection risquait de mal répondre au premier antibiotique.
Le vétérinaire changea de traitement.
Dans la soirée, malgré les soins, la fièvre remonta.
Et pour la première fois depuis son arrivée, Prune ne réagit pas lorsqu’un chiot pleura.
Plume se glissa contre sa patte.
Elle couina une fois.
Puis deux.
Habituellement, Prune aurait immédiatement baissé le museau.
Cette fois, elle fixa sa gamelle d’eau.
Sans bouger.
Nous n’avons pas attendu.
Prune fut transportée à la clinique vétérinaire avec les six chiots dans une caisse chauffée installée près d’elle.
Le plus difficile n’était pas de déplacer cette grande chienne.
C’était de protéger la zone gonflée tout en lui permettant de sentir les petits.
Nous avons utilisé des serviettes épaisses pour soutenir son abdomen.
La caisse resta assez proche pour qu’elle entende et sente la portée.
À l’hôpital, Camille devait également se reposer.
Sa tension avait baissé pendant la séance.
Nous ne lui avons pas montré le transport.
Mais selon sa mère, chaque fois qu’elle ouvrait les yeux, elle posait la même question.
— Ils sont toujours six ?
Oui.
Ils étaient toujours six.
L’examen montra que Prune était à nouveau déshydratée.
L’infection n’avait pas régressé aussi vite que prévu.
Une échographie confirma une importante inflammation, mais heureusement aucune rupture des tissus.
Le traitement fut renforcé.
Perfusion.
Antidouleurs.
Antibiotiques adaptés.
Surveillance rapprochée.
Les chiots resteraient près d’elle, mais seraient principalement nourris au biberon jusqu’à stabilisation.
Cette nuit-là, Prune fut installée dans un grand box de récupération.
La caisse des petits se trouvait juste derrière la grille.
Elle pouvait les voir.
Mais elle ne pouvait pas entrer dans leur panier.
Même somnolente à cause des médicaments, elle gardait la tête levée.
À une heure dix-sept du matin, j’étais assise sur le sol.
Le bâtiment sentait le désinfectant et le lait en poudre.
Plume venait de boire la moitié de son biberon.
Elle s’était endormie contre mon poignet.
Je me tournai vers Prune.
Pour la première fois depuis que je la connaissais, elle était complètement allongée.
La position n’était pas parfaite.
Sa patte gauche restait légèrement étendue.
Une serviette soutenait son ventre.
Mais son corps ne luttait plus contre le sol.
Elle dormait.
J’ai pris une photographie de son visage.
Rien de spectaculaire.
Pas de mise en scène.
Je l’ai envoyée à la mère de Camille avec une seule phrase.
« Les six petits sont au chaud. Leur maman se repose. »
Camille vit l’image au réveil.
Le lendemain, la fièvre commença enfin à descendre.
Prune but seule.
Elle accepta quelques bouchées.
Puis nous avons approché Plume de ses pattes avant.
Prune renifla la ligne blanche sur son museau.
Elle expira longuement.
Et posa son menton juste au-dessus du corps minuscule sans lui mettre de poids dessus.
Deux jours plus tard, Prune put retourner au refuge.
La caméra fut rallumée.
Camille regardait lorsque la grande tête blanche et brune réapparut à l’écran.
Prune s’approcha du petit enclos.
Elle vérifia chaque chiot.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Puis elle s’arrêta.
Le coin de Plume était vide.
Cette fois, la petite n’avait pas été oubliée.
Avant le départ de Prune, le vétérinaire avait entendu une légère congestion dans la respiration de Plume.
Comme elle prenait du poids lentement, il préférait la garder une nuit supplémentaire en observation.
Prune, évidemment, ne pouvait pas comprendre.
Elle fouilla les couvertures.
Renifla le panier des biberons.
Revint dans le coin vide.
Son corps se raidit.
Sa patte gauche se souleva légèrement.
Nous avions appris à ne plus considérer ce comportement comme une simple nervosité.
Prune savait qu’ils devaient être six.
Nous avons alors improvisé quelque chose d’étrange.
La clinique plaça une petite caméra près de l’espace chauffé où dormait Plume.
Nous avons installé un écran à distance devant le chenil de Prune.
Un chien se fie surtout aux odeurs.
Nous savions très bien qu’une image ne remplacerait jamais la présence réelle d’un chiot.
Mais lorsque le micro retransmit un petit couinement, Prune se figea.
Ses oreilles se levèrent.
Elle s’approcha de l’écran.
Elle renifla le verre.
Puis Plume couina encore.
Prune s’assit.
À l’hôpital, Camille observait cette scène improbable.
Sur un même écran, elle pouvait voir Prune au refuge et Plume à la clinique.
Trois endroits.
Trois attentes.
L’éducatrice demanda à Camille si regarder tout cela devenait trop difficile.
La jeune fille répondit simplement :
— Attendre est plus facile quand on peut voir qui on attend.
Plume ne développa pas d’infection pulmonaire.
Deux jours plus tard, elle revint au refuge.
Avant d’ouvrir sa caisse, nous la posâmes dans le chenil.
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