La feuille aux six cercles.
Celle que Camille avait commencée pendant la première semaine de Prune.
Nous avons fait entrer la chienne avant les chiots.
Pendant plusieurs secondes, elles se contentèrent de se regarder.
Prune avait déjà entendu la voix de Camille lors de quelques appels.
Mais un haut-parleur ne possède ni odeur ni présence.
La chienne baissa la tête.
Renifla l’air.
Et s’arrêta à quelques pas du fauteuil.
Camille ne tendit pas immédiatement la main.
Elle posa sa paume sur son propre genou.
Tourna légèrement le corps de côté.
Exactement comme elle m’avait vue le faire pendant les soins.
Les oreilles de Prune avancèrent.
Un pas.
Une pause.
Puis un deuxième.
Elle parcourut enfin la distance restante.
Son museau toucha doucement les doigts de Camille.
Il n’y eut aucun saut.
Aucune embrassade spectaculaire.
Personne n’applaudit.
Prune renifla la manche de la veste.
Le fauteuil.
La main.
Camille resta immobile.
Puis la grande chienne posa son menton sur les doigts de la jeune fille.
Seulement alors, nous avons apporté les chiots.
Le plus curieux sortit le premier.
Un autre tenta immédiatement de monter sur le repose-pieds.
Deux commencèrent à se chamailler sur la couverture.
Plume resta quelques secondes dans l’ouverture de la caisse.
Prune tourna la tête vers elle.
La petite traversa alors la couverture.
Elle posa ses deux pattes avant contre la chaussure de Camille.
La jeune fille éclata de rire.
Un seul rire.
Comme si elle-même avait oublié le son de sa voix.
Prune releva la tête.
Puis elle se coucha près du fauteuil.
Lentement.
Sur le côté droit.
Sans douleur visible.
Les six chiots vinrent se regrouper entre elles.
La visite ne dura que dix-sept minutes.
Les consignes médicales étaient strictes.
Vers la fin, Prune commença à montrer des signes de fatigue.
Camille ne protesta pas lorsque nous avons repris les chiots.
Elle les compta pendant que nous les remettions dans les caisses.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Plume fut la sixième.
Avant de partir, Prune revint vers Camille.
Elle glissa son museau sous la main posée sur l’accoudoir.
Camille lui caressa doucement le cou.
Puis elle murmura :
— Je t’ai vue quand tu ne pouvais pas dormir.
Prune ne pouvait évidemment pas comprendre cette phrase.
Pourtant, elle resta là jusqu’à ce que je touche doucement son harnais.
La caméra avait permis à Camille de regarder Prune guérir.
Ce jour-là, Prune lui offrit quelque chose qu’aucune caméra n’aurait pu transmettre.
Le poids chaud d’un menton vivant posé en confiance dans sa main.
Deux semaines plus tard, les chiots rejoignirent progressivement leurs familles d’accueil.
Nous avons essayé d’en placer certains par deux lorsque cela était possible.
Plume resta avec le frère qu’elle cherchait instinctivement quand un bruit nouveau l’inquiétait.
Prune, elle, resta avec moi.
Plusieurs familles s’étaient proposées.
Mais elle avait besoin d’un environnement calme et de contrôles réguliers.
Elle avait aussi besoin de quelqu’un qui savait qu’un simple objet tombant dans une cuisine pouvait lui donner envie de chercher six chiots qui n’étaient plus là.
Ce qui devait être un accueil temporaire devint finalement définitif.
J’attendis trois mois avant de signer les papiers.
Pendant ses premières nuits chez moi, Prune dormait près d’un grand panier à linge vide.
J’y plaçai six serviettes pliées.
Pas parce que je pensais qu’elle les prenait pour ses petits.
Seulement parce que cette disposition familière semblait l’aider.
Avec le temps, elle arrêta de vérifier toutes les pièces avant de se coucher.
Camille continuait ses traitements.
Nous n’avons jamais présenté leur rencontre comme une fin heureuse où tout aurait soudain été réparé.
La vie n’est pas toujours comme cela.
Prune devait encore être suivie.
Camille attendait toujours.
Le progrès se mesurait autrement.
Par des repas terminés.
Des nuits calmes.
Des contrôles rassurants.
Des journées ordinaires.
La caméra du refuge resta active.
Elle montrait désormais d’autres chiens.
De nouvelles portées.
Parfois seulement un panier vide.
Camille la regardait moins souvent à mesure qu’elle reprenait ses devoirs et retrouvait un peu d’énergie.
Mais elle conserva l’accès.
Quatre mois après son départ, je ramenai Prune au refuge pour une visite de contrôle.
Nous passions devant l’ancienne maternité lorsque la chienne s’arrêta.
Je décidai de lui ouvrir.
Elle entra.
Renifla la séparation.
Puis aperçut dans le panier six couvertures propres pliées par une bénévole.
Prune s’approcha.
Cette fois, elle ne compta rien.
Elle ne tourna pas autour de la pièce.
Elle fit deux tours sur elle-même.
Plia les pattes avant.
Puis les pattes arrière.
Et s’allongea complètement sur les couvertures.
Sans tendre la patte gauche.
Sans surveiller la porte.
Sans lutter contre le sommeil.
Par hasard, ce jour-là, Camille avait ouvert la caméra.
À l’hôpital, elle reconnut immédiatement la grande silhouette blanche et brune.
Elle posa sa main contre le bord de l’écran.
Prune posa son menton sur la même serviette pliée qu’elle avait autrefois refusé de toucher.
Ses yeux se fermèrent.
Camille sourit.
Ni l’une ni l’autre n’avait obtenu une histoire parfaitement simple.
Prune gardait encore une légère asymétrie là où l’infection avait laissé sa trace.
Camille vivait toujours au rythme de ses rendez-vous et de l’attente.
Mais la petite fenêtre qui les avait reliées ne montrait plus une mère épuisée condamnée à rester debout pour surveiller ses six petits.
Elle montrait Prune endormie.
Profondément.
Paisiblement.
Et cette fois, personne n’avait besoin de compter jusqu’à six pour être certain que tout allait bien.






