Nous sommes restés presque une heure.
Quand j’ai finalement murmuré :
— On rentre, Vasco…
Il n’a pas bougé.
J’ai attendu quelques minutes.
Puis il s’est levé lentement.
Il a regardé la tombe.
Et il est reparti avec moi.
Le dimanche suivant, nous sommes revenus.
Cette fois, lorsque j’ai franchi le portail, je connaissais le chemin.
Mais Vasco a recommencé.
Nez au sol.
Corps tendu.
Piste.
Il n’a pas simplement marché vers un endroit familier.
Il a recherché Julien une nouvelle fois.
Et lorsqu’il l’a trouvé, il s’est couché sur la tombe.
Le troisième dimanche, même chose.
Puis le quatrième.
Puis le cinquième.
Très vite, c’est devenu notre rituel.
Pendant trois ans, presque sans exception, nous sommes allés voir Julien chaque dimanche.
Je disais souvent que j’emmenais Vasco au cimetière.
Mais ce n’était pas vrai.
C’était Vasco qui m’emmenait.
Il marchait toujours devant.
À chaque visite, il recommençait depuis le portail, comme s’il refusait d’utiliser sa mémoire et préférait utiliser son nez.
Il cherchait.
Il trouvait.
Puis il se couchait.
Moi, je m’asseyais sur un petit banc installé non loin de là.
Parfois, je parlais à Julien.
Je lui racontais la semaine.
Des choses absurdes.
Une fuite sous l’évier.
Une voisine qui avait changé de voiture.
Le rosier qu’il avait planté et que je pensais avoir tué avant de voir apparaître une nouvelle feuille.
D’autres fois, je ne disais rien.
Vasco non plus.
Pendant une heure, nous étions simplement là.
Mon mari sous la terre.
Son chien au-dessus.
Et moi à côté.
C’était la seule heure de la semaine pendant laquelle j’avais parfois l’impression que notre famille existait encore.
Je voudrais pouvoir dire que ces dimanches ont guéri mon chagrin.
Ce serait faux.
Le deuil ne fonctionne pas comme une maladie qu’on traite jusqu’à disparition complète des symptômes.
Certains matins, trois mois après la mort de Julien, j’étais incapable de sortir du lit.
D’autres fois, je réussissais à vivre presque normalement, puis je retrouvais une de ses chemises au fond d’un placard et je m’effondrais sur le sol.
Vasco n’a pas réparé ma vie.
Mais il m’a obligée à continuer à en avoir une.
Un grand chien de travail ne comprend pas qu’on souhaite rester sous une couette toute la journée.
À sept heures, il fallait sortir.
À midi, il fallait marcher.
Il fallait remplir sa gamelle.
Il fallait nettoyer ses pattes quand il revenait couvert de boue.
Il fallait surveiller ses hanches, brosser son poil, prendre rendez-vous chez le vétérinaire.
Il fallait être quelqu’un.
Même quand je n’en avais aucune envie.
Nous étions deux êtres qui avions perdu le centre de notre univers au même moment.
Alors nous avons appris à tourner autour du vide ensemble.
Au début, Vasco dormait encore du côté de Julien.
Il montait sur le lit, tournait deux fois, puis posait sa tête à l’endroit où la main de mon mari tombait habituellement.
Pendant plusieurs mois, il a gardé une vieille chaussure de Julien près de son panier.
Je n’ai jamais eu le courage de la reprendre.
Peut-être parce que, moi aussi, je conservais des objets inutiles uniquement parce qu’ils avaient touché Julien.
Une tasse ébréchée.
Un ticket de parking.
Une liste de courses où il avait écrit « café » avec deux points d’exclamation.
Le deuil nous rend parfois très attachés à des choses ridicules.
Vasco vieillissait.
La première année, je ne le remarquais presque pas.
La deuxième, quelques poils blancs sont apparus autour de son museau.
La troisième, le gris avait gagné ses sourcils.
Ses hanches devenaient raides lorsqu’il se levait après une longue sieste.
Il montait moins vite dans la voiture.
Parfois, il hésitait devant les marches.
Le vétérinaire m’avait expliqué qu’il fallait éviter les efforts inutiles.
Mais le dimanche, devant le portail du cimetière, quelque chose changeait.
Vasco redevenait le chien de Julien.
Il posait le nez au sol et avançait avec une énergie que je ne lui voyais plus ailleurs.
Un jour, je me suis penchée vers lui devant la tombe.
— Tu le trouves encore, hein ?
Il a levé les yeux vers moi.
Puis il a reposé le menton sur ses pattes.
J’ai souri malgré moi.
Trois années ont passé ainsi.
Environ cent cinquante dimanches.
Cent cinquante recherches.
Cent cinquante fois où Vasco a retrouvé Julien.
Et cent cinquante fois où il s’est relevé pour rentrer avec moi.
C’est ce détail que je n’avais pas compris à l’époque.
Je ne l’ai compris qu’après.
Puis est arrivé ce mardi.
Je me souviens de presque chaque minute.
J’avais laissé Vasco sortir dans le jardin tôt le matin pendant que je préparais du café.
Notre terrain était fermé par un mur et un portail latéral.
Vasco n’avait jamais essayé de s’échapper.
Jamais.
La veille, un livreur avait déposé un colis encombrant et j’avais ouvert le petit portail.
J’avais dû mal remettre le loquet.
Je ne le saurai jamais avec certitude.
Lorsque je suis revenue avec ma tasse, Vasco n’était plus dans le jardin.
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