Le chien presque gelé refusait de lâcher le chaton qu’il protégeait… jusqu’à ce que je comprenne pourquoi ils ne pouvaient plus être séparés
Il pouvait à peine relever la tête.
Une fine couche de neige recouvrait son dos, et de petits morceaux de glace s’étaient accrochés aux poils autour de son oreille pliée. Son corps noir et fauve tremblait contre la paroi métallique d’une benne à ordures.
Mais dès que ma main gantée s’approcha du minuscule visage gris caché sous son ventre, il trouva encore assez de force pour avancer une patte.
Pas pour me mordre.
Pas pour me griffer.
Simplement pour me barrer le passage.
Le chaton disparut derrière sa patte.
Je m’appelle Mathieu Leroy. J’avais 42 ans, j’étais divorcé depuis trois ans et je travaillais comme responsable de maintenance dans un lycée à la périphérie de Lyon.
Cette nuit-là, je ne cherchais pas à sauver qui que ce soit.
Je voulais seulement rentrer chez moi.
Ma fille de dix ans, Camille, passait la semaine chez moi et s’était réveillée avec une toux sèche. Il me manquait du sirop et du paracétamol, alors j’avais pris ma vieille camionnette pour rejoindre une supérette ouverte tard dans une zone commerciale à une quinzaine de minutes de la maison.
Une chute de neige exceptionnelle avait commencé dans la soirée.
Dans la région, quelques centimètres suffisent parfois à compliquer la circulation. Cette nuit-là, la neige recouvrait complètement les lignes du parking et s’accumulait contre les roues des chariots abandonnés.
Le vent soulevait des tourbillons blancs entre les bâtiments.
Je venais de remettre mon sac dans la camionnette lorsque j’entendis quelque chose.
Un bruit très faible.
Presque rien.
Je me retournai vers l’arrière du magasin.
Deux grandes bennes étaient installées le long d’un mur, dans un passage étroit protégé du vent sur trois côtés.
Au début, je crus voir un sac-poubelle sombre coincé contre le métal.
Puis un œil brun s’ouvrit.
Je restai immobile.
C’était un chien.
Un grand croisé, probablement âgé de quatre ou cinq ans, avec un pelage noir et brun devenu terne à force d’humidité et de saleté.
Il ne grognait pas.
Il ne cherchait même pas à se lever.
Il me regardait simplement.
Et puis j’entendis à nouveau le bruit.
Un petit couinement.
Il venait de dessous lui.
Je fis deux pas.
Le chien baissa aussitôt la tête.
Sous son ventre, recroquevillé contre sa poitrine, se trouvait un minuscule chaton gris et blanc.
Je n’oublierai jamais cette image.
Le chaton devait avoir sept ou huit semaines, pas plus.
Du givre couvrait ses moustaches. L’un de ses yeux semblait collé par une infection, et sa petite patte blanche reposait directement sur la poitrine du chien.
Mais ce qui me frappa le plus, ce fut la position du chien.
Ce n’était pas un hasard.
Il s’était littéralement transformé en abri.
Son dos était tourné vers le vent.
Son ventre protégeait le dos du chaton.
Ses pattes avant formaient deux barrières.
Sa queue recouvrait les pattes arrière du petit animal.
Seul son museau restait exposé pour qu’il puisse respirer.
Le chien prenait tout le froid sur lui.
Je m’accroupis à plusieurs mètres.
— Doucement, mon grand.
Son oreille bougea légèrement.
Je remarquai alors l’état de ses pattes.
Les coussinets étaient fendus.
Ses flancs étaient tellement creux qu’on distinguait ses côtes malgré son pelage.
Je retournai à ma camionnette et pris une couverture en laine que je gardais derrière le siège.
Quand je revins, le chien n’avait pas bougé.
— Je vais vous prendre tous les deux, d’accord ?
Il me fixa.
Je sais que cela paraît idiot de parler ainsi à un animal.
Mais à cet instant, je ressentis réellement le besoin de lui expliquer ce que je faisais.
Tous les deux.
Pas seulement le chaton.
Je posai la couverture sur la neige.
Puis j’essayai doucement de prendre le petit chat.
À peine son corps quitta-t-il la poitrine du chien qu’il se mit à crier.
Pas un simple miaulement.
Un cri aigu, paniqué.
Le chien tenta immédiatement de se relever.
Ses quatre pattes tremblèrent.
Il réussit à soulever son corps de quelques centimètres, puis s’effondra.
J’avais placé le chaton dans une petite caisse en carton trouvée près de la porte de service du magasin.
Le chien essaya alors de ramper vers lui.
Il avançait sur les coudes.
Centimètre après centimètre.
Son ventre traînait dans la neige.
À cet instant, quelque chose me serra la gorge.
J’avais dit : « Tous les deux. »
Maintenant, il fallait que je le prouve.
Je ressortis le chaton de la caisse.
Je l’enveloppai dans la couverture avec le chien.
Le petit animal se glissa immédiatement sous sa patte avant.
Le chien posa son museau contre son front.
Alors seulement il cessa de lutter.
Je réussis à les soulever ensemble.
Ils étaient terriblement légers.
Le chien avait la taille d’un animal qui aurait dû peser plus de vingt-cinq kilos, mais j’avais l’impression de porter un sac à moitié vide.
Je les installai sur la banquette arrière de ma camionnette.
Le chaton recommença à pleurer lorsque je le déplaçai de quelques centimètres.
Le chien se recourba aussitôt autour de lui.
Le petit se tut.
C’est seulement à ce moment-là que le chien ferma enfin les yeux.
Je téléphonai à une clinique vétérinaire de garde située à une vingtaine de minutes.
Une femme me répondit.
— Ils sont conscients ?
— À peine.
— Vous pouvez venir tout de suite ?
— Oui.
— Gardez-les au chaud. Pas de nourriture pour l’instant. On vous attend.
Je roulai lentement.
Chaque rond-point me semblait interminable.
À un feu, je regardai dans le rétroviseur.
Le chien dormait.
Mais même inconscient, sa patte restait posée sur le chaton.
À la clinique, deux auxiliaires arrivèrent avec des couvertures chauffantes.
Ils préparèrent deux tables.
Une pour le chien.
Une pour le chat.
Cela dura moins d’une minute.
Dès qu’une auxiliaire prit le chaton pour le déposer de l’autre côté de la pièce, le chien ouvrit brutalement les yeux.
Le moniteur cardiaque accéléra.
Il essaya de se lever.
Ses pattes glissèrent sur le sol.
Il tomba.
Puis il se mit à ramper.
Le chaton, de son côté, criait dans les bras de l’auxiliaire.
La vétérinaire entra rapidement.
Elle devait avoir une cinquantaine d’années, les cheveux attachés et le regard de quelqu’un qui avait déjà vu beaucoup de situations compliquées.
— Remettez-les ensemble.
Le chaton fut replacé contre le chien.
Le silence fut immédiat.
Le petit animal enfouit son nez dans les poils humides.
Le chien expira longuement.
Le rythme cardiaque redescendit.
La vétérinaire me regarda.
— On les soigne côte à côte.
Elle examina d’abord le chien.
Pneumonie.
Déshydratation sévère.
Parasites.
Malnutrition.
Coussinets abîmés par le froid.
Une ancienne cicatrice sur le museau.
Le chaton souffrait d’hypothermie, d’une infection respiratoire et d’une petite plaie à la patte arrière.
Aucun des deux n’avait d’identification.
— Ils ont combien de chances ? demandai-je.
La vétérinaire hésita.
— Le chaton devrait s’en sortir si son état se stabilise cette nuit.
Elle regarda le chien.
— Pour lui, c’est plus sérieux.
Je ne savais même pas pourquoi cela me fit autant de mal.
Je ne connaissais pas ce chien deux heures plus tôt.
Pourtant je ressentis soudain une peur absurde à l’idée que le chaton se réveille sans lui.
— Faites ce qu’il faut.
La vétérinaire hocha la tête.
— Nous allons essayer.
Avant de partir, je restai quelques minutes devant la cage chauffée.
Le chien avait reçu une perfusion.
Le chaton dormait contre son ventre.
Je posai ma main contre les barreaux.
Un œil brun s’ouvrit.
— Je reviendrai demain.
Il ne bougea pas.
— Tous les deux.
Son œil se referma.
Lorsque je rentrai chez moi, Camille m’attendait dans le salon sous une couverture.
— Papa, t’étais où ?
Je posai les médicaments sur la table.
Puis je lui montrai la photo que j’avais prise à la clinique.
Elle se redressa immédiatement.
— C’est quoi ?
— Un chien et un chaton.
— Ils sont à toi ?
— Non.
— Alors pourquoi ils sont ensemble ?
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