Elle avait ri.
Oslo avait sursauté.
Mais cette fois, au lieu de se coller davantage au mur, il avait tourné brièvement la tête vers elle.
Puis vers moi.
— Elle est gentille, lui avais-je dit. Elle s’inquiète beaucoup trop, mais elle est gentille.
Claire avait levé les yeux au ciel.
Le neuvième jour, j’avais apporté un petit morceau de poulet.
Je l’avais posé entre nous.
Pas devant sa gueule.
Pas dans ma main.
Entre nous.
Oslo l’avait fixé pendant près de vingt minutes.
Puis il avait avancé son museau, pris le morceau et reculé.
Dans le couloir, Sophie avait tourné la tête.
J’avais fait semblant de ne pas voir qu’elle essuyait ses yeux.
Au onzième jour, quelque chose changea.
Je venais à peine de m’asseoir.
Avant même que je dise ma phrase habituelle, Oslo s’était retourné légèrement pour me regarder arriver.
— Bonjour, Oslo. Je suis revenu.
Il avait continué à me regarder.
Puis, lentement, il avait posé son menton sur le sol.
Mais cette fois, son visage était tourné sur le côté.
Plus vers le mur.
Pas encore vers moi.
Entre les deux.
Pour n’importe qui, cela n’aurait presque rien signifié.
Pour moi, c’était comme voir une porte s’entrouvrir dans une maison que tout le monde pensait condamnée.
Quelques jours plus tard, Sophie me demanda :
— Vous avez pensé à l’adoption ?
Ma première réaction fut presque de dire non.
Pas parce que je ne voulais pas d’Oslo.
Justement parce que je le voulais.
Et cela me faisait peur.
À soixante-quatorze ans, on connaît ses limites.
Mon genou n’allait pas s’améliorer.
Mon sommeil était mauvais.
Mes mains tremblaient certains matins.
Je n’étais pas certain d’être la stabilité dont ce chien avait besoin.
— Je suis vieux, Sophie.
Elle avait souri doucement.
— La peur aussi peut devenir vieille. Ça ne l’empêche pas d’être là. Et pourtant, vous revenez tous les deux.
Nous avons choisi une période d’accueil avant adoption.
Personne ne me promit qu’Oslo deviendrait joyeux.
Personne ne me promit qu’il aimerait les visiteurs.
On me prévint qu’il pourrait avoir peur des portes, des gestes rapides, des voix fortes, des orages, des objets qui tombent, des inconnus.
Il pourrait toujours garder une partie de son mur.
Cela me convenait.
Je me méfiais depuis longtemps des gens qui promettaient des guérisons rapides.
« Maintenant, c’est fini. »
« Il faut passer à autre chose. »
« Essaie de ne plus y penser. »
Comme si les souvenirs étaient de vieux cartons qu’il suffisait de descendre à la cave.
Claire avait préparé ma maison.
Elle retira les tapis qui glissaient.
Elle installa un couchage dans le salon.
Puis un autre dans ma chambre.
Elle acheta des gamelles antidérapantes, un harnais, des friandises, une couverture beaucoup trop chère.
— Claire, c’est un chien, pas le président de la République.
— C’est un chien anxieux qui va vivre avec mon père anxieux. On garde la couverture.
Je n’avais rien trouvé à répondre.
Le jour où Oslo arriva, il lui fallut douze minutes pour franchir ma porte.
Douze vraies minutes.
Une patte sur le seuil.
Retour en arrière.
Un reniflement.
Deux pas sur le côté.
Un regard vers le jardin.
Puis vers moi.
Je m’étais simplement écarté.
— C’est toi qui décides.
Il entra.
Traversa le salon.
Et alla directement se placer dans l’angle le plus éloigné.
Face au mur.
Le visage de Claire s’était décomposé.
Moi, j’avais hoché la tête.
— Au moins, il a trouvé son coin.
Puis je m’étais assis à quelques mètres.
Face au même mur.
La première nuit, j’avais dormi dans mon fauteuil.
Je ne voulais pas qu’Oslo se réveille seul dans cette maison inconnue.
Vers deux heures trente, un orage éclata au loin.
Mon corps réagit avant ma pensée.
Je me redressai brusquement.
Le cœur trop rapide.
La respiration bloquée.
Oslo leva la tête.
Pendant quelques secondes, nous nous regardâmes dans l’obscurité.
Puis il retourna son museau vers le mur.
J’avais presque ri.
Pas parce que c’était amusant.
Parce que, pour la première fois depuis très longtemps, quelqu’un dans la pièce savait exactement ce qu’il ne fallait pas me demander.
Les premières semaines furent faites de minuscules progrès.
Au début, Oslo ne mangeait que lorsque je quittais la cuisine.
Ensuite, il accepta de manger pendant que je lisais le journal à quelques mètres.
Puis il prit du poulet dans ma main.
Toujours paume ouverte.
Toujours très basse.
Il n’aimait pas que je reste dans l’encadrement des portes.
Alors je me décalais.
Il n’aimait pas les mains arrivant au-dessus de sa tête.
Alors je ne le touchais que sur le côté, et seulement lorsqu’il venait d’abord vers moi.
Il détestait la télévision trop forte.
Moi aussi.
Les orages lui faisaient peur.
Moi aussi.
Certains soirs, un bruit soudain le poussait vers son coin du salon.
Souvent, sans réfléchir, je m’asseyais près de lui.
Nous restions là.
Pas guéris.
Pas réparés.
Simplement pas seuls.
Claire venait tous les dimanches.
Pendant plusieurs semaines, Oslo restait derrière mon fauteuil.
Elle avait appris à l’ignorer poliment.
C’est beaucoup plus difficile qu’on ne le pense lorsqu’on aime les chiens.
Le cinquième dimanche, il renifla sa chaussure.
Le septième, il prit une friandise.
Un peu plus tard, il posa son menton quelques secondes sur son genou.
Puis il recula, presque surpris par sa propre audace.
Claire alla pleurer dans sa voiture.
Elle pensait que je ne l’avais pas vue.
Je l’avais vue.
Ma petite-fille, Élise, avait dix-sept ans.
Elle venait souvent chez moi avec un carnet à dessin.
Elle s’asseyait sur le tapis et dessinait des oiseaux, des maisons ou les vieux arbres du jardin.
Elle ne cherchait jamais à caresser Oslo.
Un après-midi, après presque une heure de silence, il traversa le salon.
Il vint s’asseoir près d’elle.
Élise murmura simplement :
— Salut.
Oslo cligna des yeux.
Cela devint leur manière de se dire bonjour.
Nos promenades commencèrent aussi lentement.
Je choisissais tôt le matin, quand le quartier était calme.
Le premier jour, nous atteignîmes seulement le portail.
Le deuxième, une voiture passa trop vite et Oslo voulut rentrer.
Je le suivis.
Je n’appris pas à mesurer les promenades en kilomètres.
Je les mesurais autrement.
Avait-il reniflé un arbre ?
M’avait-il regardé lorsqu’un bruit l’avait surpris ?
Avait-il choisi de continuer après avoir eu peur ?
Cliquez sur le bouton ci-dessous pour lire la suite de l’histoire





