Le chien refusait de regarder quiconque… jusqu’à ce vieil homme qui s’est assis face au même mur

Était-il rentré plus calme ?

C’était cela, nos victoires.

Et sans vraiment le remarquer, j’en avais moi aussi.

Je dormais parfois quatre heures sans interruption.

Puis cinq.

Je recommençais à marcher jusqu’à la boulangerie.

Je répondais plus souvent aux appels de Claire.

Je repris mes rendez-vous avec le psychologue que j’avais commencé à éviter.

Un jour, Claire me surprit en train d’installer le deuxième couchage d’Oslo dans ma chambre.

— Il dort ici maintenant ?

— Parfois.

— Et toi ?

— Parfois aussi.

Elle sourit.

— C’est bien, papa.

Oui.

C’était bien.

Pas miraculeux.

La vraie guérison n’a rien d’impressionnant.

C’est prendre son traitement à l’heure.

Répondre au téléphone.

Accepter une assiette de soupe apportée par sa fille.

Sortir sur le perron même lorsqu’on préférerait rester enfermé.

Dire à un chien :

— Ce bruit ne peut pas nous faire de mal ici.

Puis comprendre qu’on se parle aussi à soi-même.

Trois mois après l’arrivée d’Oslo, Sophie vint prendre de nos nouvelles.

Elle nous trouva assis dans le salon.

Moi par terre.

Oslo à côté de moi.

Son épaule touchait la mienne.

Elle prit une photo avec mon accord.

Le refuge la publia plus tard avec quelques mots simples :

« Certains êtres n’ont pas besoin qu’on les répare. Ils ont besoin de quelqu’un capable de rester près d’eux jusqu’à ce qu’ils se sentent prêts. »

La photo fut beaucoup partagée.

Des retraités écrivirent.

Des familles.

Des personnes endeuillées.

Des bénévoles.

Des gens vivant avec des peurs invisibles.

Une femme avait laissé ce commentaire :

« J’aimerais juste que quelqu’un arrête de me demander de me retourner. »

J’avais lu cette phrase trois fois.

Puis j’avais regardé Oslo.

Il dormait au milieu du tapis.

Face à la pièce.

Pas au mur.

L’épreuve suivante arriva avec les festivités de l’été.

Dans notre commune, un feu d’artifice devait être tiré à quelques rues de chez moi.

Je redoutais cette soirée depuis des semaines.

Claire me proposa de venir dormir chez elle.

Mon psychologue m’avait conseillé de préparer mes écouteurs, de garder une lumière douce et de prévoir un endroit tranquille.

Pour Oslo, le vétérinaire nous avait aidés à organiser la soirée afin de réduire son stress.

Pour une fois, j’acceptai tous les conseils.

Le vieil André aurait répondu :

— Je vais bien.

Puis il aurait passé la soirée à faire les cent pas dans son couloir.

Cette fois, j’avais décidé que faire semblant d’aller bien ne servait à personne.

Vers vingt-deux heures, la première détonation résonna.

Oslo leva la tête.

Je sentis immédiatement mes épaules se contracter.

— Ce n’est pas ici, lui dis-je.

Une seconde détonation éclata.

Plus forte.

Oslo se leva et se dirigea vers son coin.

Je le suivis.

Il se plaça face au mur.

Je m’assis près de lui.

Ma respiration était déjà trop rapide.

Mes mains tremblaient.

Dehors, des gens riaient.

Dans notre maison, deux êtres essayaient simplement de rester dans le présent.

Pendant quelques minutes, aucun de nous n’aida l’autre.

C’est important de le dire.

Nous étions seulement deux corps effrayés.

Puis Oslo tourna la tête.

Il me regarda.

Il vit probablement mes mains.

Ma respiration.

Mon visage.

Alors il fit quelque chose que je n’oublierai jamais.

Il se rapprocha.

Il vint s’asseoir exactement à côté de moi.

Face au mur.

Épaule contre épaule.

J’avais posé ma main entre nous, ouverte.

Il posa son museau sur mon poignet.

Une explosion résonna.

Nous sursautâmes tous les deux.

Mais aucun de nous ne bougea.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ainsi.

Quand la peur arrive, le temps ne fonctionne plus normalement.

Mais peu à peu, je remarquai que ma respiration ralentissait.

Sans le vouloir, je suivais celle d’Oslo.

Inspirer.

Attendre.

Expirer.

Son museau restait sur mon bras.

La peur était toujours là.

Mais elle n’occupait plus toute la maison.

Claire arriva vers vingt-trois heures.

Elle nous trouva dans le couloir.

Assis contre le mur.

Elle voulut parler.

Puis elle se tut.

Elle s’assit simplement derrière nous.

Elle resta jusqu’à ce que le quartier redevienne calme.

Le lendemain matin, j’appelai Sophie.

— Je veux finaliser l’adoption.

Un silence.

Puis :

— J’espérais que vous diriez ça.

Lorsque j’avais signé les documents définitifs, Sophie avait regardé Oslo appuyé contre ma jambe.

— Vous l’avez sauvé, André.

J’avais secoué la tête.

— Non.

Elle attendit.

— On reste l’un avec l’autre. Ce n’est pas pareil.

Elle sourit.

— Vous avez raison.

Aujourd’hui, Oslo a environ neuf ans.

Son museau est presque entièrement blanc.

Son oreille déchirée lui donne toujours cet air légèrement de travers qui me fait sourire.

Il n’aime toujours pas les foules.

Pendant certains orages, il retourne vers le mur.

Il sursaute encore quand un objet tombe.

Moi aussi.

Je me réveille encore certaines nuits le cœur battant sans pouvoir expliquer exactement quel rêve m’a ramené si loin dans le passé.

Nous ne sommes pas guéris.

Et ce n’est pas une phrase triste.

C’est simplement la vérité.

La guérison parfaite n’a jamais été notre contrat.

La compagnie, oui.

La patience, oui.

Une maison où personne n’est obligé de prétendre que toutes les ombres ont disparu, oui.

Oslo regarde pourtant beaucoup plus souvent la pièce aujourd’hui.

Il se couche près de la fenêtre.

Il observe Claire déposer les courses dans la cuisine.

Il écoute Élise, maintenant étudiante, lui lire parfois des pages de cours auxquelles il ne comprend évidemment rien mais qu’il semble prendre très au sérieux.

Il dort pendant que le lave-vaisselle tourne.

Il accepte les friandises de Sophie lorsqu’elle nous rend visite.

Et il fait semblant de ne pas se souvenir qu’autrefois, il refusait même de la regarder.

La photo de nous continue parfois de circuler.

Le refuge reçoit encore quelques lettres.

Sophie me les apporte dans une chemise sur laquelle elle a écrit :

« Courrier d’Oslo ».

Je lui dis que c’est ridicule.

Puis je range précieusement chaque lettre dans le tiroir de mon bureau.

Un ancien pompier avait écrit :

« Après avoir lu votre histoire, j’ai adopté le chien qui restait caché sous son panier. »

Une veuve :

« J’ai compris que je n’étais pas obligée de rendre mon chagrin présentable pour rassurer les autres. »

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