Le gros chat roux qui m’a empêché de disparaître en silence

Le samedi suivant, elle a débarqué avec un pot de géranium, deux torchons propres et un vieux cadre contenant une affiche défraîchie d’un bord de mer dont le bleu avait presque tourné au gris.

« Je ne vous demande pas votre avis », elle a dit.

« J’avais compris. »

« Très bien. Alors accrochez ça au mur. »

Je l’ai fait.

Et, contre toute attente, ça a changé la pièce.

Pas beaucoup.

Mais assez.

Comme si quelqu’un avait entrouvert une fenêtre à l’intérieur même de l’endroit.

L’automne a glissé vers l’hiver avec sa manière tranquille de raccourcir les jours et d’user les corps.

Madeleine avait des périodes meilleures que d’autres.

Des matins convenables.

Des après-midi plus lourds.

Des moments où elle riait presque comme avant, puis d’autres où elle regardait fixement sa tasse comme si elle attendait qu’elle lui explique comment continuer sans trop trembler.

Je ne savais pas toujours quoi dire.

Alors je faisais ce que j’avais appris avec Jojo.

Je restais.

Je préparais du thé.

Je réparais une ampoule.

Je descendais les poubelles.

Je remplissais les silences sans les écraser.

Et parfois, c’était suffisant.

Un soir de décembre, il a neigé.

Pas beaucoup. Une de ces neiges de ville, timides, qui blanchissent les toits et les rebords de fenêtre avant de devenir grises presque aussitôt. Mais pendant une heure ou deux, tout a semblé propre, apaisé, presque neuf.

Madeleine m’a appelé.

« Venez voir », elle a dit.

Je suis entré chez elle. Elle était debout près de la fenêtre, enveloppée dans son gilet le plus épais, Jojo sur le coussin à côté du radiateur.

« On dirait que la cour essaie d’être gentille », elle a murmuré.

On est restés là à regarder la neige tomber sur les vélos, les poubelles, les traces de pas déjà figées dans le froid.

Puis elle a dit, très bas :

« Mon mari adorait la neige. »

C’était la première fois qu’elle parlait de lui autrement qu’en passant.

Je n’ai pas bougé.

« Il disait toujours que le monde avait l’air moins pressé quand il neigeait. Comme si même les gens en colère marchaient un peu plus doucement. »

Sa voix n’avait rien de théâtral.

Rien d’appuyé.

Juste cette fatigue douce de ceux qui tiennent un souvenir délicat entre leurs mains pour ne pas l’abîmer davantage.

« Et Jojo ? » ai-je demandé.

Elle a souri sans quitter la fenêtre des yeux.

« Jojo était à lui avant d’être à moi. Enfin… à nous. C’est lui qui l’a ramené un soir, il y a des années, en disant qu’un animal avec une tête pareille n’avait probablement pas les compétences nécessaires pour survivre seul très longtemps. »

Jojo a entrouvert un œil, vaguement offensé.

« Quand il est mort, Jojo a passé des semaines à attendre près de la porte. Puis près du fauteuil. Puis sur ce coussin. Comme s’il essayait différents endroits pour voir lequel faisait le moins mal. »

J’ai senti ma gorge se serrer.

« C’est pour ça que vous avez écrit ce mot », j’ai dit. « Celui sur les disparitions. »

Elle a hoché la tête.

« Oui. Et peut-être aussi pour moi. »

On a laissé le silence faire le reste.

Il y avait parfois des vérités qui ne demandaient rien d’autre qu’un endroit calme pour se poser.

À Noël, j’ai acheté un petit sapin.

Pas un vrai. Un de ces sapins modestes qu’on déplie et qui ont l’air un peu surpris d’être là. Je l’ai installé dans mon salon avec trois boules anciennes trouvées dans une boîte au fond d’un placard et une guirlande qui clignotait de façon irrégulière, comme si elle avait ses propres problèmes de santé.

Madeleine a ri en le voyant.

« Il a l’air courageux », elle a dit.

« C’est le maximum que je peux offrir à l’esprit des fêtes. »

Elle a apporté des sablés.

Moi, un poulet rôti trop cuit.

On a mangé chez moi tous les trois.

Enfin, tous les trois et demi, si l’on considère que Jojo a réussi à dérober un morceau de volaille avec la précision froide d’un professionnel aguerri.

Après le repas, on a ouvert les cadeaux.

Je lui avais acheté une écharpe de laine couleur prune.

Elle m’avait offert un carnet à couverture noire.

« Pour écrire », elle a dit.

« Je n’écris pas. »

« Vous parlez peu, vous ruminez beaucoup, et vous regardez les choses comme si vous leur cherchiez un sens en douce. Ce sont des symptômes classiques. »

J’ai baissé les yeux sur le carnet.

Personne ne m’avait offert quelque chose d’aussi juste depuis très longtemps.

Dans le papier de soie de mon paquet, il y avait aussi un petit mot.

Pour les choses que vous avez failli laisser disparaître, y compris vous-même.

Je ne l’ai pas lu à voix haute.

Je ne l’aurais pas pu.

L’hiver a passé.

Pas vite.

Mais il a passé quand même.

Et puis, à force de contrôles, d’attentes et de rendez-vous, les nouvelles ont commencé à être moins lourdes. Pas miraculeuses. Pas éclatantes. Simplement meilleures que ce qu’on avait craint.

Le traitement faisait son travail.

La fatigue restait là, bien sûr.

L’inquiétude aussi.

Mais une sorte de respiration revenait dans l’appartement de Madeleine. Une place un peu plus large dans les journées. Un peu moins de peur tassée dans les coins.

Le premier dimanche de mars, elle a remis du rouge à lèvres.

Presque rien.

Juste une couleur douce, un peu rosée, qui a changé son visage plus sûrement qu’un grand discours.

« Ah », ai-je dit en entrant. « Il y a de la concurrence aujourd’hui. »

« Taisez-vous et asseyez-vous », elle a répondu.

Jojo, lui, a donné un coup de patte à mon pantalon pour accélérer la procédure.

Ce jour-là, après le café, Madeleine a sorti un petit sachet de graines.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Du basilic. »

« Vous vous lancez dans l’agriculture intensive ? »

« Non. Nous allons mettre quelque chose sur votre rebord de fenêtre. Votre cuisine a encore l’air d’attendre qu’on l’aime. »

Alors on l’a fait.

Tous les trois.

Elle avec son sérieux appliqué.

Moi avec ma maladresse.

Et Jojo assis à côté du pot, la queue enroulée autour des pattes, surveillant l’opération comme s’il avait personnellement validé la composition de la terre.

Quand elle a fini, Madeleine a essuyé ses mains et a regardé ma fenêtre ouverte sur la cour claire.

« Voilà », elle a dit. « Maintenant, il y aura quelque chose qui pousse chez vous. »

Je ne sais pas pourquoi cette phrase m’a presque fait pleurer.

Peut-être parce qu’elle parlait du basilic.

Et peut-être pas seulement.

Avec le temps, les voisins se sont habitués à nous voir ensemble.

Le monsieur du troisième m’a demandé un jour, avec cette curiosité pataude des gens qui veulent bien faire sans savoir comment s’y prendre, si Madeleine était ma tante.

« Non », j’ai répondu.

« Ah. Une parente éloignée, alors ? »

J’ai regardé Jojo qui dépassait du sac de transport, furieux qu’on l’ait déplacé pour son contrôle annuel.

Puis Madeleine, à côté de moi, mince dans son manteau beige, mais bien droite.

Et j’ai dit :

« Non plus. C’est… ma voisine. »

Le mot me semblait trop petit.

Trop administratif.

Trop pauvre pour ce que c’était devenu.

Mais elle m’a lancé un regard tranquille, presque amusé, comme si elle avait compris le reste de la phrase que je n’arrivais pas à dire.

Ce printemps-là, j’ai cessé de dîner dans un mug.

J’ai acheté deux vraies assiettes.

Puis quatre.

J’ai remplacé l’ampoule froide du salon par une lampe qui faisait une lumière plus douce.

J’ai recommencé à cuisiner un peu.

Pas bien.

Pas élégamment.

Mais suffisamment pour que Madeleine puisse hausser les sourcils avec moins d’inquiétude quand elle regardait mon frigo.

Un matin, très tôt, à 4 h 13 exactement, une patte s’est abattue sur ma joue.

J’ai ouvert un œil.

Jojo était sur mon oreiller.

Il me fixait avec une intensité scandalisée.

« Tu plaisantes », ai-je murmuré.

Il a recommencé.

Plus sec, cette fois.

Je me suis traîné jusqu’à la cuisine, encore à moitié dans le sommeil, persuadé qu’il réclamait une urgence alimentaire imaginaire. Mais en passant devant la fenêtre, j’ai vu quelque chose qui m’a arrêté.

Sur le rebord, dans le petit pot ébréché, le basilic avait levé.

Trois petites pousses vertes, minces et têtues, debout dans la première lumière du matin.

Jojo s’est frotté contre ma jambe avec la satisfaction insupportable de quelqu’un qui sait très bien qu’il vient de vous convoquer pour une raison excellente.

J’ai éclaté de rire tout seul dans ma cuisine.

Un vrai rire.

Pas un bruit bref pour faire semblant.

Pas un souffle ironique.

Un rire qui m’a surpris moi-même.

Quelques heures plus tard, j’ai frappé chez Madeleine avec le pot dans les mains comme s’il s’agissait d’une nouvelle capitale.

Elle a ouvert en peignoir, les cheveux en bataille, l’air d’avoir dormi un peu mieux.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

J’ai levé le pot.

« Elles sont sorties. »

Elle a regardé.

Puis moi.

Puis le basilic.

Et elle a eu ce sourire lent, lumineux, qui lui allait mieux que la fatigue.

Derrière ses jambes, Jojo s’est assis dans le couloir avec l’expression d’un chef de chantier satisfait par l’avancement des travaux.

Madeleine a posé une main sur mon avant-bras.

Une main légère.

Fragile encore.

Mais vivante, ferme, présente.

« Vous voyez », elle a dit doucement. « Il fallait juste un peu d’eau, de patience… et quelqu’un pour regarder de près. »

Je ne sais pas si elle parlait du basilic.

Je crois que non.

Je crois qu’au fond, la vérité, c’est qu’on ne guérit pas tous de la même chose.

Il y a les maladies qu’on surveille.

Les deuils qu’on apprivoise.

Les solitudes qu’on meuble avec un fauteuil, une lampe, un café partagé, une table bancale, un chat insupportable.

Et puis il y a ces vies qu’on croit finies de l’intérieur, alors qu’elles attendaient seulement qu’une vieille voisine, un peu fatiguée mais solide, et un gros chat roux autoritaire viennent y remettre du mouvement.

Aujourd’hui encore, le dimanche matin, je traverse le palier.

Madeleine prépare le café.

Moi, j’apporte les viennoiseries les moins chères que je peux trouver sans perdre toute dignité.

Jojo s’installe entre nous avec sa gravité syndicale habituelle.

Et parfois, quand la lumière est douce et que personne ne parle pendant une minute ou deux, j’ai cette pensée toute simple, presque embarrassante de bonheur :

finalement, je n’avais pas touché le fond.

J’étais juste en train d’attendre qu’on vienne me récupérer.

Avec une tasse de café.

Un sachet de graines.

Et, bien sûr, une claque parfaitement placée à 4 h 13 du matin.

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