Michel allait protester.
René avait levé une main.
— Tu veux voir ta fille ?
— Évidemment.
— Alors tu nous écoutes.
C’est ainsi que quatre motards sont partis avec lui.
Pas pour jouer les héros.
Pas pour battre un record.
Pour l’empêcher de se tuer en essayant d’arriver à temps.
Ils lui imposaient les arrêts.
Essence.
Eau.
Café.
Dix minutes pour marcher.
Quand Michel voulait repartir trop vite, Fatima prenait ses clés.
— Rends-les-moi.
— Quand tu auras fini ton café.
— J’ai fini.
— Il est encore plein.
— Je n’ai pas soif.
— Je m’en fiche.
Michel obéissait.
Parce qu’il savait qu’elle avait raison.
Sur l’autoroute, la nuit était tombée.
Des kilomètres de bitume.
Des phares.
Des stations presque vides.
Cette fatigue particulière qui arrive après minuit et fait croire aux gens que leurs réflexes sont meilleurs qu’ils ne le sont.
À 23 h 06, Sophie était dilatée à six centimètres.
À minuit vingt, Michel se trouvait encore à plusieurs centaines de kilomètres.
À 0 h 47, elle l’a appelé.
Il s’était arrêté sous l’auvent d’une station-service.
— Tu es où ?
— J’avance.
— Ce n’est pas une ville, ça.
— Près de Clermont.
Elle avait respiré fort.
Il entendait sa sœur derrière elle.
Puis Sophie avait crié.
Michel avait blêmi.
— Sophie ?
— Ça va.
— Ça ne ressemble pas à « ça va ».
— Parce que j’accouche, Michel !
Il n’avait rien répondu.
René posa une main sur son épaule.
Michel regardait le sol.
— Elle fait ça toute seule.
— Non.
— Je ne suis pas là.
— Ce n’est pas pareil.
Michel releva les yeux.
René poursuivit :
— Elle n’est pas seule. Et toi, tu es en train de faire tout ce que tu peux pour revenir.
— Ce n’est pas suffisant.
— Peut-être. Mais ce sera à toi de rendre la suite suffisante.
Michel n’avait rien dit.
Les hommes de leur génération avaient parfois besoin de plusieurs kilomètres avant de comprendre une phrase.
À 1 h 38, le téléphone vibra.
Message de Nathalie.
Elle est née.
Michel resta immobile.
Une deuxième notification apparut.
Une photo.
Un minuscule visage rouge.
Des cheveux noirs collés au front.
Deux yeux fermés.
Un petit poing serré contre la couverture.
Puis le prénom.
Élise. 2,810 kg. Tout va bien.
Michel s’assit sur le trottoir de la station.
À quarante-neuf ans, il avait perdu son père.
Enterré sa mère.
Vu fermer le garage où il avait commencé comme apprenti.
Traversé une séparation.
Connu des mois où il vérifiait son compte bancaire avant d’aller au supermarché.
Il s’était toujours considéré comme solide.
Cette nuit-là, devant une machine à café automatique, Michel Delorme pleura comme un enfant.
René s’assit près de lui.
Personne ne parla.
Après un moment, Michel murmura :
— J’ai raté sa naissance.
René regarda les motos garées sous les néons.
— Oui.
Michel tourna la tête, surpris.
Il s’attendait à être rassuré.
René continua :
— Tu l’as ratée. On ne va pas raconter des histoires.
Michel baissa les yeux.
— Mais sa naissance dure quelques minutes. Être son père, ça va te prendre le reste de ta vie.
Michel essuya son visage avec sa manche.
Son téléphone vibra.
Un message de Sophie.
Elle est magnifique. Viens rencontrer ta fille.
Michel se leva.
— On repart.
Pendant ce temps, à la maternité, Sophie tenait Élise contre elle.
Elle était épuisée.
Ses cheveux collaient à son front.
Elle avait cette sensation étrange d’avoir traversé quelque chose d’immense tout en étant restée dans la même pièce.
Nathalie prenait des photos.
L’infirmière vérifiait régulièrement le bébé.
Tout allait bien.
Pourtant, une chose amusait rapidement l’équipe de nuit.
Élise tournait souvent la tête vers la porte.
Au début, personne n’y prêta attention.
Les nouveau-nés bougent.
Ils réagissent aux sons.
Ils cherchent.
À 2 h 15, un chariot passa dans le couloir.
Élise remua.
À 2 h 42, une porte claqua plus loin.
Elle tourna la tête.
À 3 heures, Nathalie revint avec deux cafés.
Élise bougea encore vers l’entrée.
— Elle attend quelqu’un, plaisanta Nathalie.
Sophie ne répondit pas.
Elle regardait sa fille.
Puis elle prit son téléphone.
— Appelle Michel, dit-elle.
Quand il décrocha, on entendait le vent.
— Où es-tu ?
— Au nord de Bourges.
— Tu vas bien ?
— Je ressemble probablement à une vieille serpillière en cuir, mais oui.
Sophie sourit.
Élise bougea.
Sophie hésita.
— Parle-lui.
— À qui ?
— À ta fille.
Il y eut un silence.
Puis la voix de Michel changea.
Exactement comme chaque soir sur le canapé.
Plus grave.
Plus douce.
— Bonsoir, ma puce.
Élise s’immobilisa.
Sophie baissa les yeux.
L’infirmière, qui ajustait la couverture, s’arrêta également.
Michel continuait.
— Papa est en retard. Très mauvais début, je reconnais. Mais j’arrive.
Le petit poing d’Élise se desserra.
— Tu restes avec maman, d’accord ? Elle fait semblant d’être solide mais elle va dire que j’ai encore oublié quelque chose dans le sac.
Sophie rit en pleurant.
— Tu as oublié mon chargeur.
— Tu vois ?
L’infirmière sourit.
Puis Michel se mit à fredonner.
Une vieille chanson que sa mère lui chantait lorsqu’il était petit.
Il ne connaissait jamais les paroles jusqu’au bout.
Il remplaçait certains mots par des sons.
Sophie lui avait souvent dit :
— Heureusement que tu répares des voitures et que tu ne chantes pas pour vivre.
Pourtant, durant toute la grossesse, Élise s’agitait lorsqu’il fredonnait cette mélodie.
Cette nuit-là, au téléphone, le bébé se calma complètement.
Sophie fixa l’infirmière.
La femme murmura :
— Elle connaît sa voix.
Ce n’était pas un miracle.
Pas au sens où certains aiment employer ce mot.
C’était sans doute quelque chose de beaucoup plus simple.
Pendant des mois, cette enfant avait entendu une voix à travers le corps de sa mère.
Chaque soir.
À peu près à la même heure.
La voix de l’homme qui lui racontait les clients du garage.
Les pâtes trop cuites.
Les embouteillages.
Les factures.
Les petites choses sans importance qui, mises bout à bout, forment une vie.
Élise ne connaissait pas encore le visage de son père.
Mais elle connaissait déjà son rythme.
À 4 h 17, Michel entra enfin dans la maternité.
Il s’était arrêté quelques kilomètres plus tôt.
Il avait changé de tee-shirt.
Passé de l’eau sur son visage.
Frotté ses mains avec du savon jusqu’à avoir la peau rouge.
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