Malgré cela, il sentait encore la route, le cuir humide et le café.
À l’accueil, la personne de permanence avait levé les yeux.
Son premier regard fut pour le blouson.
Puis pour les tatouages.
Puis pour cette grosse silhouette épuisée.
Michel connaissait ce regard.
Il l’avait vu toute sa vie.
Dans certaines boutiques.
Dans des restaurants.
Devant les écoles lorsqu’il venait chercher son neveu.
Les gens voyaient d’abord le motard.
Ensuite seulement l’homme.
Mais cette nuit-là, Michel n’en avait rien à faire.
— Maternité ?
— Deuxième étage.
— Merci.
Dans l’ascenseur, il regarda son reflet.
Il se trouva vieux.
Fatigué.
Ridicule.
Ses yeux étaient rouges.
Sa barbe en bataille.
Il pensa soudain à son propre père.
À toutes ces fois où il avait attendu le bruit du camion devant la maison lorsqu’il était enfant.
À cette manière qu’avait sa mère de dire :
« Ton père rentre ce soir. »
Comme si le simple fait de rentrer était déjà une preuve d’amour.
Michel avait mis presque cinquante ans à comprendre qu’un enfant ne compte pas seulement les départs.
Il compte surtout les retours.
Au deuxième étage, l’infirmière de nuit s’approcha.
— Vous êtes bien le papa ?
Michel hocha la tête.
— Vous venez de loin ?
— Des Alpes.
Elle ouvrit de grands yeux.
— En moto ?
— Oui.
— Toute la nuit ?
— Oui.
Elle soupira.
— Ce n’était pas très raisonnable.
— On me l’a déjà dit.
— Beaucoup ?
— Quatre personnes pendant mille kilomètres.
L’infirmière eut un sourire.
— Alors vous êtes visiblement entouré de gens raisonnables à votre place.
Michel regarda vers la chambre.
Il n’osait plus avancer.
L’infirmière remarqua son hésitation.
— Vous savez, votre petite fille nous a fait rire toute la nuit.
— Pourquoi ?
— Elle tourne la tête vers cette porte à chaque bruit.
Michel fronça les sourcils.
— Depuis quand ?
— Pratiquement depuis sa naissance.
Il resta silencieux.
La femme ajouta :
— Comme si elle attendait quelqu’un.
Michel posa sa main sur sa bouche.
Ses yeux se remplirent de larmes.
L’infirmière désigna doucement la porte.
— Allez-y.
Il l’ouvrit lentement.
Sophie était assise dans le lit.
Pâle.
Épuisée.
Magnifique.
Lorsqu’elle le vit, son visage se transforma.
— Tu es là.
Michel secoua la tête.
— Je suis en retard.
— Oui.
Il baissa les yeux.
Sophie sourit.
— Mais tu es là.
Dans ses bras, Élise bougea.
Sa tête se tourna légèrement.
Vers Michel.
Ce fut tout.
Un geste minuscule.
À peine quelques centimètres.
Mais les jambes de Michel cessèrent presque de le porter.
Il s’assit.
— Oh là là…
Sophie rit.
— Belle phrase pour rencontrer ta fille.
— J’avais préparé mieux.
— Tu avais mille kilomètres pour répéter.
— J’ai oublié.
Elle approcha le bébé.
— Prends-la.
Michel tendit les mains.
Puis il les retira.
— Elles sont trop abîmées.
— Tes mains ?
— Oui.
Sophie les regarda.
Les cicatrices.
Les ongles courts.
Les traces noires incrustées depuis des années dans certaines lignes de la peau.
— Michel, elle ne va pas te demander une manucure.
— Je ne veux pas lui faire mal.
Sophie répondit simplement :
— Alors tiens-la doucement.
Il prit Élise.
Six livres d’une vie nouvelle.
Il avait porté des boîtes de vitesses.
Des moteurs.
Des meubles dans trois déménagements.
Sa mère lorsqu’elle était devenue trop faible pour marcher seule jusqu’à son lit.
Jamais rien ne lui avait semblé aussi lourd que ce bébé de moins de trois kilos.
Parce que ce poids-là ne reposait pas seulement dans ses bras.
Élise bougea contre sa poitrine.
Michel cessa de respirer.
Puis sa bouche trouva enfin les mots.
— Bonsoir, ma puce.
Le bébé s’immobilisa.
Sophie éclata en sanglots.
Michel aussi.
— Papa est rentré.
Il ne sut jamais combien de temps ils restèrent comme ça.
Quelques minutes.
Peut-être davantage.
À un moment, Michel se souvint des petites chaussettes.
— Attends.
Il fouilla dans la poche intérieure de son blouson.
Le tissu rose était légèrement froissé.
Il posa les chaussettes près des pieds d’Élise.
Sophie les regarda.
— Tu les as vraiment emportées ?
— Tu me l’avais demandé.
— Je pensais que tu les mettrais dans une sacoche.
— C’était le cas.
— Et elles t’ont servi à quoi ?
Michel haussa les épaules.
— René avait raison.
— Sur quoi ?
— C’était mon GPS.
Sophie sourit.
— Tu deviens sentimental.
— Ne le répète pas.
Vers six heures, les autres motards arrivèrent sur le parking.
Ils avaient volontairement coupé leurs moteurs à distance des bâtiments.
René.
Fatima.
Patrick.
Lucien.
Quatre silhouettes fatiguées, couvertes de poussière et d’insectes, qui auraient pu inquiéter n’importe qui les voyant débarquer à l’aube.
Ils n’entrèrent pas immédiatement.
Fatima avait décrété :
— Une femme qui vient d’accoucher n’a pas besoin de quatre vieux motards autour du lit à six heures du matin.
Patrick avait protesté :
— Je ne suis pas vieux.
— Tu as cinquante-sept ans.
— Aujourd’hui, cinquante-sept ans, c’est jeune.
— À cinquante-sept ans, mon père avait déjà une prothèse de hanche.
Ils avaient ri doucement.
Puis René avait regardé la moto de Michel.
— Les chaussettes ont disparu.
Fatima sourit.
— Alors il est arrivé.
Quelques heures plus tard, René fut le premier à monter.
Il entra sans blouson, presque gêné.
Michel tenait toujours Élise.
— Tu dors quand ? demanda René.
— Plus tard.
— Mauvaise réponse.
Il regarda le bébé.
Son visage se radoucit.
— Elle est jolie.
Sophie répondit :
— Heureusement, elle tient de moi.
Michel grogna.
René s’assit.
— Alors ?
Michel baissa les yeux vers Élise.
— J’ai raté sa naissance.
René acquiesça.
— Je sais.
— Ça me travaille.
René attendit.
— Mon père n’était jamais là, continua Michel. Et moi, premier jour, je fais pareil.
René secoua la tête.
— Non.
— J’étais absent.
— Pendant l’accouchement.
— C’est important.
— Oui.
René se pencha légèrement.
— Mais ne transforme pas quelques heures d’absence en excuse pour oublier toutes les années où tu pourras être présent.
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