Il a haussé les épaules.
— J’avais quelques mois quand les services sociaux m’ont placé.
Il avait dit cela comme on donne l’heure.
Sans colère.
Sans chercher ma pitié.
— J’ai passé mon enfance ici. Jusqu’à seize ans.
Je ne savais pas quoi répondre.
Michel a continué.
— Ma mère venait parfois.
Il a souri d’une façon étrange.
— Trois fois, je crois.
La dernière fois, il avait huit ans.
Elle lui avait apporté une petite voiture de pompier rouge achetée dans une station-service.
Michel avait dormi avec cette voiture sous son oreiller pendant des années.
Sa mère avait promis :
— Je reviendrai bientôt.
Elle n’était jamais revenue.
Quand Michel avait dix-huit ans, il avait appris qu’elle était morte seule dans une chambre meublée du côté de Saint-Étienne.
Il n’avait jamais connu son père.
Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, le foyer manquait régulièrement d’argent.
Michel prit soin de préciser :
— Les éducatrices n’étaient pas mauvaises. Au contraire. Elles faisaient ce qu’elles pouvaient.
Mais faire ce qu’on peut n’empêche pas toujours un enfant d’avoir faim.
Certains soirs, le dîner était constitué d’un bol de soupe, d’un morceau de pain et d’un peu de fromage.
Quand les crédits tardaient, les portions diminuaient.
Michel était grand pour son âge.
Toujours affamé.
— Tu sais ce qui est bizarre avec la faim quand t’es gosse ?
J’ai secoué la tête.
— Au début tu pleures. Après, tu te mets en colère. Et après… tu apprends.
— Tu apprends quoi ?
Il m’a regardé.
— À ne plus demander.
Cette phrase m’a coupé net.
Michel regardait ses bottes.
— Entre six et douze ans, j’ai compté cent dix-sept nuits où je me suis couché avec tellement faim que j’avais mal au ventre.
— Tu les as comptées ?
— Oui.
— Pourquoi ?
Il a réfléchi.
— Parce qu’un enfant compte ce qu’il peut contrôler.
Il s’est mis à pousser légèrement la balançoire avec le bout de sa botte.
— Je ne pleurais jamais devant les autres garçons. J’attendais qu’ils dorment. Je mettais ma petite voiture sous ma joue et je pleurais dans l’oreiller.
Je regardais cet homme énorme.
Celui que tout le monde surnommait Le Faucheur.
Et pour la première fois, je voyais derrière sa barbe un garçon de neuf ans.
À seize ans, Michel avait quitté le foyer pour une famille d’accueil près de Bourgoin.
L’expérience avait duré à peine trois mois.
Il était parti.
Pendant plusieurs années, il avait vécu de petits boulots.
Chantiers.
Entrepôts.
Garages.
Déménagements payés au noir.
Nuits chez des copains.
Canapés.
Chambres prêtées.
Il avait aussi fait des erreurs.
Des vraies.
Une bagarre, à vingt ans, lui avait valu plusieurs mois de détention.
— J’étais en colère contre tout le monde, m’a-t-il dit. C’était pratique. Quand t’es en colère contre tout le monde, t’as jamais besoin de te demander ce que toi, tu pourrais changer.
Puis, à vingt-deux ans, un patron de garage nommé André lui avait donné sa chance.
André avait déjà trois enfants et trente ans de métier.
Michel s’était présenté sans diplôme sérieux, avec un sac de vêtements et un caractère impossible.
André lui avait dit :
— Je te teste une semaine.
Michel était resté vingt-neuf ans.
Le samedi, André venait encore boire son café au garage même s’il était désormais retraité.
— C’est lui qui m’a appris qu’un homme pouvait te gueuler dessus parce que tu avais mal remonté un pare-chocs et quand même te laisser un sac de courses dans le coffre parce qu’il savait que tu n’avais rien chez toi.
Michel avait fini par se stabiliser.
Le travail.
Les motos.
Les copains.
Puis les années avaient passé.
En 2011, le patron l’avait associé au garage.
Cette année-là, presque par hasard, Michel avait repris la route du foyer.
— Un dimanche, je suis venu ici.
— Pourquoi ?
— Aucune idée.
Il avait cinquante ans lorsqu’il me racontait cela, mais sa voix s’était cassée.
— J’étais assis là-bas sur ma moto. Une heure. Peut-être plus.
Finalement, il était entré.
La directrice de l’époque l’avait reçu.
Michel lui avait dit :
— Je ne sais pas vraiment ce que je peux faire. Mais s’il vous manque deux bras…
La femme avait demandé :
— Vous savez cuisiner ?
Michel avait éclaté de rire.
— Je savais faire trois choses : des pâtes, des œufs et ouvrir une boîte de raviolis.
La directrice avait répondu :
— Les mardis sont compliqués.
Alors Michel avait commencé.
Une fois.
Puis une deuxième.
Puis toutes les semaines.
— Quinze ans, Thomas. J’ai jamais raté un mardi sauf une fois quand j’étais à l’hôpital. Et ce mardi-là, j’ai quand même payé les courses.
Je regardais la petite cour.
— Le club sait vraiment rien ?
— Rien.
— Et ici, ils savent que tu…
— Que je roule avec vous ?
— Oui.
— Non.
Il secoua la tête.
— Ici je suis Michel. Certains petits m’appellent Chef Michel.
Il eut un petit sourire.
— Le tablier, c’est une fille qui me l’a offert il y a dix ans. Elle trouvait mes tabliers noirs tristes.
— Pourquoi tu ne nous as jamais rien dit ?
Son visage s’est refermé.
Pas contre moi.
Contre l’idée.
— Parce que le jour où je le raconte, ça change.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ensuite les gens veulent des photos. Ils veulent dire : “Regardez ce grand costaud comme il a un cœur tendre.” Ils veulent raconter qu’un groupe de motards aide des enfants. Ils veulent venir avec quinze motos, faire du bruit devant le portail et se prendre en photo avec une marmite.
Il secoua la tête.
— Et les gosses deviennent quoi, là-dedans ?
Je n’ai pas répondu.
— Du décor.
Le mot resta suspendu entre nous.
Michel regarda les fenêtres du foyer.
— Ces enfants ne sont pas ici pour réparer l’image de qui que ce soit.
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