Ils eurent une fille.
Claire.
Gérard adorait ces deux femmes avec cette maladresse typique des hommes qui ont grandi dans des maisons où l’on disait rarement « je t’aime ».
Il réparait leurs voitures.
Il vérifiait les pneus.
Il remplissait le réservoir avant un long trajet.
Il se levait à cinq heures pour dégivrer le pare-brise de Françoise.
Mais dire ce qu’il ressentait ?
Ça, c’était plus compliqué.
Françoise le savait.
Le jour de leurs vingt ans de mariage, elle lui avait dit en riant :
— Toi, pour déclarer ton amour, tu me changes les essuie-glaces.
— Ils étaient usés.
— Justement.
Claire était leur fille unique.
À dix ans, elle suivait son père partout.
Dans le garage.
Aux rassemblements de motos.
Chez les voisins quand il fallait réparer une clôture.
Elle disait que son père faisait peur aux gens « jusqu’à ce qu’il ouvre la bouche ».
Gérard répondait :
— Ça m’évite de faire la conversation.
Puis, un soir d’automne, tout s’arrêta.
Françoise et Claire rentraient d’un anniversaire familial.
Sur une route départementale, leur voiture fut impliquée dans un accident.
Gérard était à plusieurs centaines de kilomètres, au volant de son camion.
Lorsque son téléphone sonna, il était presque deux heures du matin.
Il comprit avant même que le gendarme termine sa phrase.
Françoise ne rentra jamais.
Claire non plus.
Gérard avait quarante-six ans.
Les semaines suivantes disparurent de sa mémoire.
Il se souvient du salon plein de gens.
Des plats que les voisines déposaient dans le réfrigérateur.
Des phrases inutiles mais bien intentionnées.
« Il faut tenir. »
« Elles auraient voulu que tu continues. »
« Le temps fera son travail. »
Il détestait cette phrase.
Le temps ne faisait aucun travail.
Le temps passait.
C’était tout.
Ses amis motards venaient le voir.
Il n’ouvrait pas toujours.
Son frère lui téléphonait.
Il laissait sonner.
Pendant des mois, Gérard se coupa du monde.
Il but trop.
Il mangea mal.
Il cessa presque de travailler.
La maison était silencieuse.
Le dimanche était le pire.
Parce que pendant cinquante ans, le dimanche avait toujours eu un bruit particulier.
Celui des couverts.
Des chaises qu’on tire.
De quelqu’un qui demande :
— Tu reprends des pommes de terre ?
Et maintenant, il n’y avait plus rien.
Un matin, Gérard mit plusieurs affaires importantes sur la table de la cuisine.
Les papiers de la maison.
Les clés de la moto.
Quelques photos.
Des enveloppes portant les prénoms de ses frères.
Il traversait une période si sombre qu’il ne parvenait plus à imaginer sa vie six mois plus tard.
Mais le hasard, ou la vie, choisit ce matin-là pour lui envoyer une visiteuse.
Une petite chienne marron et blanche dormait devant sa porte.
Gérard la regarda longtemps derrière la vitre.
Elle leva la tête.
Il ouvrit.
— Qu’est-ce que tu veux ?
La chienne remua la queue.
— J’ai rien pour toi.
Elle resta.
Il posa un bol d’eau dehors.
Elle resta.
Le lendemain, il lui donna un reste de jambon.
Elle resta.
Le troisième jour, il pleuvait.
Elle était toujours devant le seuil.
Gérard ouvrit la porte.
— Entre, puisque t’as décidé.
La chienne entra comme si elle connaissait déjà la maison.
Elle fit le tour de la cuisine.
Renifla le salon.
Puis se coucha exactement devant la chaise où Françoise prenait son café.
Gérard resta debout.
Il dut s’asseoir.
Cette nuit-là, la chienne dormit au pied de son lit.
Le lendemain matin, Gérard rangea les enveloppes qui étaient sur la table.
Il appela son frère.
Puis il appela son médecin.
Ensuite, il retourna travailler.
Il appela la chienne Margot.
Pourquoi ce nom ?
Parce que c’était le nom du premier être vivant qui, quarante ans plus tôt, avait réussi à le faire revenir vers les autres après la mort de son père.
Françoise connaissait cette histoire.
Elle l’aimait tellement qu’elle avait même voulu donner Margot comme second prénom à leur fille.
Gérard n’avait jamais raconté cela à ses camarades motards.
Certains hommes peuvent raconter pendant trois heures comment ils ont changé un embrayage en 1987.
Mais leur demander ce qui leur manque ?
Et ils deviennent muets.
La deuxième Margot resta presque dix ans avec Gérard.
Elle devint la mascotte officieuse de son groupe de motards.
Elle dormait près de la porte pendant leurs réunions.
Elle connaissait le bruit de la moto de Gérard.
Et lorsque celui-ci rentrait d’une longue tournée, elle l’attendait derrière la fenêtre.
Grâce à elle, il recommença à recevoir ses frères le dimanche.
Il ressortit le vieux barbecue.
Il repeignit les volets.
Il accepta enfin d’assister aux anniversaires de ses neveux.
Il recommença même à rire.
Pas comme avant.
Mais assez.
Lorsque Margot mourut de vieillesse, Gérard était assis sur la terrasse.
Sa tête reposait sur sa cuisse.
Il resta avec elle jusqu’au bout.
Il l’enterra sous un vieux cerisier.
Après cela, ses amis lui proposèrent plusieurs fois d’adopter un autre chien.
Il refusait.
— Pas maintenant.
Puis :
— Pas encore.
Et enfin :
— J’ai donné.
Deux années passèrent.
Puis arriva ce vendredi sur l’autoroute.
Dans la voiture d’Élodie, Gérard tenait la petite chienne blessée sur ses genoux.
Il fixait la médaille.
MARGOT.
Élodie conduisait rapidement vers une clinique vétérinaire indépendante située à quelques kilomètres.
Elle jeta un regard vers son passager.
— Vous voulez m’expliquer ?
Gérard regardait toujours son poignet.
— J’ai déjà eu deux Margot.
— Deux chiennes ?
— Oui.
Il hésita.
— En réalité… j’en ai eu toute ma vie.
Élodie ne posa plus de question.
Elle comprit que ce n’était pas le moment.
À la clinique, une vétérinaire proche de la retraite les attendait.
Élodie avait téléphoné pendant le trajet.
La petite chienne fut immédiatement emmenée.
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