Le motard qui terrifiait l’autoroute s’agenouilla devant un chien… puis découvrit son prénom

Gérard resta dans la salle d’attente.

Le gilet de cuir posé sur ses genoux.

Une tache sombre sur une manche.

Ses mains jointes.

Pendant deux heures, il ne consulta pas son téléphone.

Il ne bougea presque pas.

Une dame âgée entra avec un chat dans une caisse.

Elle regarda Gérard.

Puis le cuir.

Puis les tatouages.

Puis la trace sur la manche.

Elle choisit une chaise deux places plus loin.

Quelques minutes plus tard, elle demanda :

— C’est votre chien qu’ils opèrent ?

Gérard secoua la tête.

— Non.

Il réfléchit.

— Enfin… je ne sais pas encore.

La dame sourit légèrement.

— Alors vous avez l’air inquiet pour un chien qui n’est pas à vous.

Gérard haussa les épaules.

— Elle était sur la route.

— Et vous vous êtes arrêté.

— Fallait bien que quelqu’un le fasse.

La dame le regarda un instant.

— C’est toujours ce que disent les gens qui s’arrêtent.

Lorsque la vétérinaire sortit enfin, il était plus de vingt heures.

Gérard se leva immédiatement.

— Elle est vivante.

Ses épaules tombèrent.

La vétérinaire poursuivit :

— Fracture du bassin, fracture de la patte arrière, plusieurs côtes touchées. Mais rien d’irréparable. Il faudra beaucoup de repos.

— Elle va marcher ?

— Oui. Probablement avec une petite boiterie.

Gérard hocha la tête.

Puis il posa la question qui semblait lui faire plus peur que toutes les autres.

— Quelqu’un va venir la chercher ?

— Pas de puce électronique.

— Et la médaille ?

— Seulement son prénom.

La vétérinaire s’assit face à lui.

— Son collier est très usé. Beaucoup plus vieux qu’elle. La chienne doit avoir trois ou quatre ans. Le collier, facilement une dizaine d’années.

Gérard fronça les sourcils.

— Donc il appartenait à un autre chien.

— C’est possible. Peut-être qu’une famille l’a réutilisé.

Il caressa la vieille couture avec son pouce.

— Quelqu’un a aimé une autre Margot.

— Certainement.

Gérard resta silencieux.

Puis :

— Si personne ne vient… je peux la prendre ?

La vétérinaire eut un petit sourire.

— Monsieur Lemoine, vous avez bloqué une autoroute pour elle. Je crois que vous avez déjà pris votre décision.

Trois semaines plus tard, je me retrouvai chez Gérard.

J’avais retrouvé son nom après avoir parlé avec plusieurs témoins.

La photo de lui portant la chienne sur l’autoroute avait circulé partout.

On y voyait cet homme immense marcher sous une pluie fine, sa veste de cuir repliée autour d’un animal minuscule.

L’image avait touché les gens pour une raison simple.

Elle renversait une apparence.

Ceux qui avaient cru voir un homme dangereux découvraient un homme terrifié à l’idée de perdre un chien inconnu.

Ceux qui avaient klaxonné avaient aidé à ouvrir la route.

Le chauffeur routier avait protégé la scène.

Élodie avait conduit.

Un automobiliste avait récupéré la moto de Gérard et l’avait gardée jusqu’à son retour.

Une retraitée avait apporté un café à la clinique.

La solidarité n’avait pas ressemblé à un grand discours.

Elle avait ressemblé à vingt petits gestes de gens qui, quelques minutes plus tôt, ne se connaissaient même pas.

Sur la terrasse de Gérard, la nouvelle Margot reposait dans un grand parc de convalescence.

Elle portait encore son vieux collier.

Gérard servit deux cafés.

Une tasse était ébréchée.

L’autre portait une inscription presque effacée :

PAPA À TEMPS PLEIN.

Il la regarda.

— C’était un cadeau de Claire.

Puis il commença à raconter.

Il me parla de son père.

De la première Margot.

De Françoise.

De Claire.

De la deuxième Margot.

Il raconta tout cela sans chercher à être émouvant.

Comme on raconte l’itinéraire d’une vieille route.

À un moment, il posa les deux avant-bras sur la table.

Sur le poignet droit, le tatouage MARGOT.

Sur l’autre, une date récente.

Le jour de l’autoroute.

— Pourquoi cette date ?

Il caressa la tête de la chienne à travers les barreaux.

— Pour me souvenir que je peux encore m’arrêter.

Je ne compris pas immédiatement.

Il poursuivit :

— Toute ma vie, j’ai cru qu’être solide, c’était avancer.

Il sourit.

— Mon père disait ça. Au boulot, pareil. Sur la route, pareil. Tu continues. Tu te plains pas. Tu fais ce qu’il y a à faire.

Il regarda son jardin.

— Après Françoise et Claire, j’ai compris autre chose.

Il resta silencieux quelques secondes.

— Parfois, être solide, c’est s’arrêter.

La petite chienne bougea légèrement.

Gérard continua :

— S’arrêter devant quelqu’un. Devant un voisin. Devant un type qui va mal. Devant un chien sur une autoroute. Parce que si tout le monde continue en se disant que quelqu’un d’autre va le faire…

Il haussa les épaules.

— Alors personne ne le fait.

La nouvelle Margot récupéra lentement.

D’abord quelques pas.

Puis le jardin.

Puis le trottoir.

Elle conserva une légère boiterie.

Gérard disait qu’elle « avait une démarche de vieille dame avant l’âge ».

Ses amis motards se mirent à passer plus souvent.

L’un fabriqua une petite rampe pour éviter les marches de la terrasse.

Un autre construisit un panier solide pouvant être fixé à la moto pour les très courtes sorties, lorsque les conditions étaient sûres.

La femme d’un troisième cousit un harnais rembourré.

Gérard protesta.

— Vous en faites trop.

Son ami Bernard éclata de rire.

— T’as bloqué l’autoroute. Ne viens pas nous parler de mesure.

Margot devint rapidement la mascotte du groupe.

Et quelque chose d’autre changea.

Depuis l’accident, Gérard reçoit parfois des messages de gens qu’il ne connaît pas.

Des veufs.

Des retraités seuls.

Des hommes qui ont perdu un enfant.

Des femmes qui ont perdu leur compagnon.

Des personnes qui lui racontent leur chien, leur chat, leur voisin ou simplement la main que quelqu’un leur a tendue au bon moment.

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