Puis Cléa a demandé :
— Elle était contente ?
— Oui.
— Vraiment contente ?
J’ai souri dans le rétroviseur.
— Vraiment.
À partir de ce jour-là, chaque vendredi, les enfants ont voulu lui envoyer quelque chose.
Au début, c’était des dessins.
Puis des petites phrases.
“On a appris une chanson.”
“Le car a eu du retard aujourd’hui.”
“Cléa a perdu une dent.”
“Le mouchoir est toujours là.”
Ce n’était pas grand-chose.
Mais pour Solange, c’était un fil.
Un fil jaune entre sa chambre silencieuse et ce virage du Morvan qu’elle croyait avoir perdu.
Une fois par mois, quand je le pouvais, j’allais lui porter l’enveloppe.
Certains jours, elle me reconnaissait.
D’autres jours, non.
Parfois, elle m’appelait par le prénom de son mari.
Parfois, elle me demandait si les enfants étaient déjà passés, alors qu’on était dimanche après-midi.
Je ne la corrigeais pas toujours.
Je répondais simplement :
— Ils pensent à vous.
Et cela semblait suffire.
Au printemps, la maison de Solange avait complètement changé.
Le jeune couple avait nettoyé les pierres, repeint les volets et planté des fleurs près du portail. Pourtant, le mouchoir jaune était resté accroché au poteau.
Personne ne l’enlevait.
Quand il devenait trop sale ou trop décoloré, le père de Cléa en mettait un autre.
Un matin, j’ai vu trois enfants attendre à l’arrêt avec chacun un petit bout de tissu jaune noué à leur cartable.
Puis cinq.
Puis presque tout le car.
Ce n’était pas organisé.
Ce n’était pas une grande idée.
C’était seulement une chose douce qui avait grandi toute seule.
Comme poussent parfois les bonnes habitudes quand personne ne cherche à en tirer quelque chose.
À la fin de l’année scolaire, Cléa est montée avec une enveloppe plus grande que les autres.
— C’est pour Solange, a-t-elle dit.
À l’intérieur, il y avait une photo.
Pas une belle photo.
Une photo un peu floue, prise par son père devant l’arrêt.
On y voyait les enfants alignés près du poteau, certains gênés, d’autres souriants, tous avec un petit mouchoir jaune à la main.
Au dos, ils avaient écrit :
“On vous voit encore.”
J’ai porté cette photo à Solange un mercredi.
Ce jour-là, elle était plus fatiguée.
Elle regardait par la fenêtre sans vraiment regarder.
Je me suis assis près d’elle.
— Madame Solange, j’ai quelque chose de la part des enfants.
Elle n’a pas répondu.
J’ai posé la photo sur ses genoux.
Pendant un long moment, rien ne s’est passé.
Puis ses yeux sont descendus vers l’image.
Ses doigts ont bougé.
Très lentement, elle a touché les visages des enfants.
Puis le poteau.
Puis le mouchoir jaune.
Elle a fermé les yeux.
— Ils sont prudents ? a-t-elle murmuré.
J’ai senti mon cœur se serrer.
— Oui. Très prudents.
— Alors c’est bien.
Elle a gardé la photo contre elle jusqu’à ce que je parte.
Quelques jours plus tard, la maison de retraite m’a appelé.
On m’a dit que Solange était très faible.
Que si je voulais passer, il valait mieux ne pas trop attendre.
Je suis venu le lendemain avec un dernier mouchoir jaune dans la poche.
Je ne savais pas quoi dire.
On croit toujours qu’au moment important, on trouvera les bons mots.
Mais souvent, les bons mots sont les plus simples.
Elle était allongée, les yeux mi-clos.
La photo des enfants était sur sa table de nuit.
J’ai pris sa main.
— Bonjour, madame Solange.
Ses paupières ont tremblé.
— Le car ?
— Oui. Le car est passé.
Je me suis penché un peu.
— Les enfants vous saluent.
Elle a serré mes doigts faiblement.
Puis, presque sans voix, elle a murmuré :
— Ralentissez.
J’ai souri, même si mes yeux brûlaient.
— Je roule déjà doucement.
Un souffle léger est sorti de sa bouche.
Cela ressemblait presque à un rire.
Je lui ai laissé le mouchoir jaune dans la main.
Quand je suis reparti, je n’avais pas l’impression de l’abandonner.
J’avais l’impression de la ramener avec moi.
Solange s’est éteinte quelques jours plus tard, paisiblement, entourée de gens qui avaient appris à connaître son histoire.
Le matin où je l’ai annoncé aux enfants, personne n’a parlé pendant plusieurs arrêts.
Même les plus bavards regardaient leurs chaussures.
Cléa tenait son petit mouchoir jaune entre ses doigts.
Puis elle a levé la main.
— On peut continuer quand même ?
J’ai compris tout de suite ce qu’elle voulait dire.
— Oui, ai-je répondu. Bien sûr.
Alors le car est arrivé au virage.
J’ai ralenti comme chaque matin.
Devant l’ancien arrêt, le mouchoir jaune flottait doucement sur le poteau.
Le père de Cléa était là, debout avec sa fille.
Il n’a rien crié cette fois.
Il a seulement levé la main.
Dans le car, un enfant a murmuré :
— Au revoir, madame Solange.
Puis un autre.
Puis un autre.
Et bientôt, tout le car a chuchoté la même chose.
Ce n’était pas triste comme un adieu.
C’était doux comme une promesse.
Depuis, les années ont passé.
Certains enfants ont quitté le car pour le collège.
D’autres sont arrivés, avec de nouveaux cartables, de nouvelles dents tombées, de nouvelles histoires à raconter.
Cléa a grandi.
Elle ne s’assoit plus tout devant maintenant. Elle fait semblant d’être trop grande pour ça.
Mais chaque matin, au virage, elle regarde encore le poteau.
Et moi, je ralentis.
Toujours.
Le mouchoir jaune est devenu une petite chose que tout le monde connaît dans le coin.
Les nouveaux demandent pourquoi il est là.
Les anciens racontent.
Pas avec de grands mots.
Ils disent seulement qu’une dame vivait ici, qu’elle surveillait le car, qu’elle avait peur de disparaître, et qu’on a décidé de ne pas la laisser disparaître tout à fait.
Un matin d’hiver, bien des années après le premier cri de Solange, un petit garçon m’a demandé :
— Monsieur Bastien, pourquoi vous souriez toujours à cet arrêt ?
J’ai regardé le mouchoir jaune.
Puis la maison en pierre.
Puis les enfants dans le rétroviseur.
— Parce qu’ici, on m’a appris quelque chose.
— Quoi ?
J’ai ralenti encore un peu.
— Qu’on peut sauver une personne quelques secondes par jour. Rien qu’en lui répondant.
Le petit garçon n’a pas tout compris.
Pas encore.
Mais Cléa, au fond du car, a levé les yeux.
Elle a souri.
Et au moment où nous avons passé le virage, elle a murmuré assez fort pour que je l’entende :
— Vous roulez déjà doucement.
J’ai continué la route, la gorge serrée, le cœur un peu plus léger.
Car il y a des gens qui ne restent pas dans les maisons.
Ils restent dans les gestes.
Dans une phrase répétée.
Dans un arrêt de car.
Dans un morceau de tissu jaune accroché au bord d’une route.
Et tant que quelqu’un ralentit en pensant à eux, ils ne disparaissent jamais vraiment.






