Le Saint-Bernard avait déjà sauvé le père, mais il refusa de monter dans l’ambulance et repartit seul dans la tempête
— Ma fille… Léa…
L’homme ouvrit les yeux à peine quelques secondes sous la couverture de survie.
Le secouriste se pencha vers lui.
— Votre fille ? Où est-elle ?
L’homme leva difficilement une main et pointa la pente noyée dans la neige.
— Neuf ans… veste rouge…
À cet instant, le Saint-Bernard qui se tenait près du brancard releva brusquement les oreilles.
Puis il tourna le dos à l’ambulance.
Et il repartit vers la montagne.
Je m’appelle Claire Delorme. J’avais quarante-deux ans cet hiver-là et je conduisais un chasse-neige pour les services routiers du département, sur les petites routes de montagne au-dessus de Chamonix.
J’ai rencontré ce chien à 6 h 17, un matin de janvier.
Il était couché en travers de la chaussée.
Pas sur le bas-côté.
Pas près d’un fossé.
Exactement au milieu de ma voie.
Mon chasse-neige avançait lentement, mais avec la neige qui tombait presque à l’horizontale, je ne l’ai vu qu’au dernier moment.
J’ai freiné.
La lame s’est immobilisée à quelques mètres de lui.
Le chien n’a pas bougé.
C’était un énorme Saint-Bernard, couvert de neige jusqu’au ventre. De la glace pendait à ses moustaches. Son museau portait de petites griffures.
Autour de son poitrail, il avait un vieux harnais de cuir avec deux petites sacoches.
J’ai klaxonné.
Rien.
J’ai avancé de quelques centimètres.
Il s’est levé et s’est replacé devant le véhicule.
J’ai essayé de passer légèrement à gauche.
Il est allé à gauche.
J’ai corrigé vers la droite.
Il s’est déplacé à droite.
Il ne cherchait pas à éviter le camion.
Il cherchait à l’arrêter.
J’ai coupé le moteur.
Le chien a immédiatement quitté la route.
Il m’a regardée une fois, puis il a couru vers un grand talus de neige.
J’ai pris ma veste réfléchissante et je l’ai suivi.
Derrière le talus, j’ai découvert un homme.
Il était inconscient, à moitié enseveli contre un sapin. Une jambe était coincée sous lui dans un angle qui ne laissait aucun doute sur la gravité de sa chute.
Mais son visage était dégagé.
La neige avait été grattée autour de sa bouche et de son nez.
À côté de sa poitrine, une sorte de creux montrait qu’un gros animal s’était allongé contre lui.
Le Saint-Bernard.
J’ai appelé les secours.
Ils sont arrivés dix-neuf minutes plus tard.
Pendant tout ce temps, le chien est resté près de l’homme.
Il ne gémissait pas.
Il n’aboyait pas.
Il surveillait simplement.
Lorsque les trois secouristes se sont approchés avec leur civière, il s’est écarté de lui-même.
Personne ne lui a demandé de reculer.
Personne n’a eu besoin de l’attacher.
Il semblait avoir compris que son rôle auprès de cet homme était terminé.
D’après ses papiers, le blessé s’appelait Julien Morel. Il avait trente-huit ans.
Sa température corporelle était trop basse, son pouls difficile à sentir et sa jambe droite probablement fracturée.
C’est lorsqu’on l’a installé sur la civière qu’il a repris connaissance quelques secondes.
— Léa…
Sa fille.
Neuf ans.
Veste rouge.
Et encore quelque part là-haut.
Le brigadier Antoine Leroy venait d’arriver avec son véhicule lorsque le Saint-Bernard s’est éloigné.
Antoine a ouvert la portière arrière.
— Allez, mon grand. Monte. Tu as assez travaillé comme ça.
Le chien a planté ses quatre pattes dans la neige.
Il a refusé.
Puis il est venu vers moi.
Son museau humide a touché mon gant droit.
Ensuite, il s’est dirigé vers le fossé.
Là, coincé près d’une bouche d’évacuation, se trouvait un morceau de tissu rouge.
Le même rouge que celui d’une bande de laine déchirée qui pendait sous son harnais.
J’ai ramassé le morceau.
Le bord n’était pas usé.
Il venait d’être arraché.
— Qu’est-ce que tu essaies de nous montrer ?
Le chien a attrapé le tissu dans sa gueule.
Il l’a porté quelques mètres plus haut.
Il l’a laissé tomber.
Puis il s’est retourné.
Il nous attendait.
Antoine a appelé le coordinateur des secours.
La station avait suspendu les remontées. La visibilité était tombée à moins de trente mètres et l’équipe terrestre la plus proche mettrait au moins quarante minutes.
Le chien, lui, avait déjà disparu entre les sapins.
Antoine m’a regardée.
— On attend l’équipe ?
J’ai pensé à la petite fille.
J’ai pensé à ce chien.
Et j’ai pensé à une phrase que je n’avais pas envie d’entendre dans ma tête.
« Je vais avoir un peu de retard. »
C’étaient les derniers mots que mon mari m’avait laissés sur mon téléphone quatre ans plus tôt.
Ce jour-là aussi, la route était dangereuse.
Mon mari, Mathieu, s’était arrêté pour aider une conductrice immobilisée par une crevaison. Une camionnette avait perdu le contrôle sur le verglas.
Mathieu n’était jamais rentré.
Pendant des années, j’avais cru que sa décision de s’arrêter avait été l’erreur qui lui avait coûté la vie.
Alors j’ai regardé Antoine.
— Non. On y va.
Nous avons suivi le Saint-Bernard.
Il progressait vite, mais ne nous abandonnait jamais.
Il montait trente ou quarante mètres, puis s’arrêtait derrière un arbre jusqu’à ce que nos silhouettes apparaissent.
Lorsque je prenais trop de retard, il redescendait, touchait mon gant avec son museau, puis repartait.
Il ne cherchait pas.
Il connaissait le chemin.
Deux cents mètres plus haut, nous avons trouvé un bâton de ski rose planté dans la poudreuse.
Un peu plus loin, le chien a gratté deux fois le sol.
Sous quelques centimètres de neige, Antoine a découvert une petite moufle blanche.
Il me l’a montrée.
Nous n’avons rien dit.
Le chien était déjà reparti.
La pente devenait plus dangereuse.
Sous les sapins, la neige formait de profonds trous autour des troncs. Un pas pouvait tomber sur un sol compact.
Le suivant pouvait s’enfoncer jusqu’à la taille.
Antoine a passé une corde autour de lui et m’a reliée à son baudrier.
— Mets tes pieds dans mes traces.
— Je suis plus lourde que toi.
— Alors fais de meilleures traces.
Dans un autre moment, j’aurais peut-être ri.
Le Saint-Bernard s’est retourné vers nous avec une expression qui semblait dire que nous perdions notre temps.
Il avait un pelage brun sombre et blanc. Une large bande claire séparait son visage. Une oreille retombait légèrement plus bas que l’autre et son museau commençait déjà à grisonner.
Il n’était plus jeune.
Sous son poitrail pendait un disque de métal fixé au vieux harnais.
Quand il bondissait au-dessus d’une branche, ce disque frappait une boucle.
Un seul son grave.
Ding.
Nous avons entendu ce son disparaître derrière une rangée de sapins.
Puis plus rien.
Nous avons accéléré.
Le sol tombait brusquement dans un petit vallon.
Le chien se tenait près d’une ouverture dans la neige à peine plus large qu’une bassine.
Et sur cette ouverture était posé un grand morceau de laine rouge.
Le reste de sa couverture.
Il l’a attrapé entre ses dents et l’a tiré doucement.
Nous avons entendu trois petits coups.
Pas un aboiement.
Pas une branche.
Trois coups venant de sous la neige.
Je me suis jetée à plat ventre.
— Léa ?
Silence.
Antoine s’est allongé à côté de moi pour répartir son poids et a dégagé délicatement la poudreuse.
Trois coups ont résonné de nouveau.
Le Saint-Bernard a posé son poitrail au sol et collé son museau contre l’ouverture.
— Léa ! Je m’appelle Claire. Ton papa nous a envoyés !
Une petite voix étouffée a répondu.
Je n’ai pas compris toute la phrase.
Antoine, lui, a entendu le mot.
— Jambe.
La fillette était tombée dans un trou profond formé autour d’un arbre.
Sa jambe était coincée.
Nous ne pouvions pas simplement creuser par le dessus. Cela risquait de faire tomber encore plus de neige sur elle.
Antoine a contourné la pente.
Six mètres plus bas, le chien avait déjà gratté une sorte de tranchée.
Il avait essayé de creuser un passage.
Une première trace de griffes s’arrêtait contre des racines épaisses.
La seconde suivait une zone plus tendre.
Le chien avait testé deux chemins.
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