Elle avait fini son service, mais ce chien terrorisé l’a empêchée de rentrer chez elle

À 2 h 43, son service était terminé. Pourtant, quand le responsable lui a dit : « Tu peux rentrer, quelqu’un viendra pour le chien », Nathalie a simplement reposé ses clés.

« Pas tant qu’il croit que je vais l’abandonner aussi. »

Elle avait déjà passé la serpillière dans le dernier couloir du dépôt de bus, vidé les poubelles des bureaux et rangé son chariot dans le local technique.

Il ne lui restait qu’à enlever son gilet réfléchissant, pointer et prendre sa vieille voiture pour rentrer chez elle, à une vingtaine de minutes de Lyon.

C’était une nuit comme des centaines d’autres.

Du moins, elle aurait dû l’être.

Alors qu’elle vérifiait une dernière fois la porte de service, Nathalie entendit un bruit.

Un frottement sec.

Puis un autre.

Comme quelque chose qui raclait doucement le métal de l’autre côté.

Elle s’immobilisa.

Le dépôt était presque vide à cette heure-là. Quelques chauffeurs terminaient leur tournée, deux mécaniciens travaillaient encore dans l’atelier, et le responsable de nuit remplissait ses feuilles derrière une vitre.

Nathalie pensa d’abord à un sac plastique poussé par le vent.

Puis elle entendit un petit gémissement.

Elle ouvrit la porte.

Sous la lumière blanche d’un néon extérieur, un jeune chien noir était recroquevillé contre le mur en béton.

Il avait le poil court, une large poitrine encore maigre et des pattes trop grandes pour son corps, comme s’il n’avait pas terminé de grandir.

Autour de son cou, un collier rouge.

À ce collier pendait un morceau de laisse coupée.

Le chien leva les yeux vers elle.

Mais il ne bougea pas.

Nathalie non plus.

Elle avait grandi avec des chiens chez ses parents, dans un village de l’Ain, et elle savait qu’un animal terrifié pouvait mordre simplement parce qu’il ne comprenait plus ce qui lui arrivait.

Elle resta donc dans l’encadrement de la porte.

« Salut, toi… »

Le chien plaqua davantage son ventre contre le sol.

Au même moment, un bus démarra à l’autre bout du parking.

Le grondement du moteur résonna sous les hangars.

Le chien sursauta si violemment que son collier cogna contre le mur.

Il tenta de reculer.

Mais il n’y avait nulle part où aller.

Il se fit tout petit, les oreilles baissées, le museau presque caché entre ses pattes.

Nathalie sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

« D’accord… je ne bouge pas. »

Elle recula lentement à l’intérieur.

Le responsable, Michel, leva la tête de son bureau.

« Tu fais quoi encore ici ? »

« Il y a un chien derrière. »

Michel soupira, puis se leva.

Il approchait de la soixantaine, travaillait dans ce dépôt depuis plus de trente ans et avait vu toutes sortes de choses pendant les services de nuit.

Il jeta un regard dehors.

« Ah oui… pas bien gros. »

« Il est terrorisé. »

« Je vais appeler le service de permanence. »

Il passa un coup de téléphone.

Nathalie attendit près de la porte.

Quelques minutes plus tard, Michel revint.

« C’est signalé. Ils viendront dès qu’ils auront une équipe disponible. »

« Quand ? »

« Aucune idée. Il y a plusieurs interventions cette nuit. »

Nathalie regarda l’horloge.

2 h 51.

Michel lui fit un signe de tête vers les vestiaires.

« Toi, par contre, tu as fini. Tu peux partir. »

Elle acquiesça.

C’était raisonnable.

Elle avait quarante-neuf ans, les épaules douloureuses après six heures de nettoyage et un réveil prévu avant midi parce qu’elle devait aider sa mère à faire quelques courses.

Elle n’était ni vétérinaire ni bénévole.

Le chien avait été signalé.

Quelqu’un allait venir.

Elle retourna aux vestiaires.

Elle rangea ses gants.

Elle prit son sac à main.

Elle remit son manteau.

Puis elle passa de nouveau près de la porte de service.

Le chien était toujours là.

Il la regardait.

Nathalie fit deux pas vers le parking où sa voiture était garée.

Le chien se redressa légèrement.

Elle en fit trois autres.

Alors il se mit à trembler.

Pas un petit frisson.

Tout son corps tremblait.

Nathalie s’arrêta.

Elle revint vers la porte.

Le chien cessa presque immédiatement de bouger.

Michel l’observait derrière elle.

« Nathalie… »

« Je sais. »

« Ils vont venir. »

« Je sais. »

Elle posa son sac sur une chaise.

Puis elle alla vers le distributeur d’eau.

Elle prit un gobelet en carton, le remplit, sortit à nouveau et le posa à plusieurs mètres du chien.

Il ne s’approcha pas.

Nathalie s’assit sur la marche de la porte.

« C’est pour toi. Je ne vais pas te le prendre. »

Le chien regardait tantôt le gobelet, tantôt son visage.

Il avait une petite cicatrice claire au-dessus d’un œil.

Son poil était poussiéreux.

Ses coussinets semblaient usés.

Nathalie se demanda combien de temps il avait marché avant d’arriver là.

Ou s’il avait marché du tout.

Peut-être quelqu’un l’avait-il attaché quelque part.

Peut-être la laisse s’était-elle rompue.

Peut-être avait-il été abandonné à quelques rues du dépôt.

Elle chassa ces pensées.

Elle ne savait rien.

Et elle ne voulait pas inventer une histoire simplement parce que la vérité lui faisait peur.

Elle attendit.

Cinq minutes.

Dix minutes.

Au bout d’un quart d’heure, le chien étira lentement le cou vers le gobelet.

Puis il recula.

Nathalie se leva.

Il se plaqua aussitôt au sol.

« D’accord, d’accord… »

Elle rentra et prit un deuxième gobelet.

Cette fois, elle versa l’eau dans un petit récipient en plastique propre trouvé dans le local de repos.

Elle revint, le posa doucement et recula.

Le chien attendit encore.

Puis il avança une patte.

Ensuite l’autre.

Il but.

Longtemps.

Tellement longtemps que Nathalie dut détourner les yeux.

Michel reparut dans la porte.

« Tu es toujours là ? »

« Il avait soif. »

« Ça, je vois. »

Il resta silencieux quelques secondes.

Puis il regarda le chien.

« Tu veux que je te trouve quelque chose à manger ? »

Nathalie sourit.

« Tu vois que toi non plus tu n’es pas parti. »

« Moi, je travaille encore. »

« Bien sûr. »

Michel grogna quelque chose mais disparut vers la salle du personnel.

Il revint avec un morceau de poulet nature qu’un chauffeur avait laissé dans une boîte au réfrigérateur, après avoir obtenu son accord par téléphone.

Nathalie émietta la viande et la posa à côté de l’eau.

Le chien renifla.

Il mangea chaque morceau.

Pas avec voracité.

Avec prudence.

Comme s’il s’attendait à ce que quelqu’un lui retire le repas.

3 h 27.

Toujours personne.

Un bus rentra au dépôt.

Le bruit des freins fit paniquer le chien.

Il se jeta contre le mur.

Nathalie fit instinctivement un pas vers lui, puis s’arrêta.

« C’est rien. Je suis là. »

Elle aurait voulu le toucher.

Mais elle ne le fit pas.

Elle enleva seulement son gilet de travail épais, celui avec les bandes réfléchissantes, et le posa sur le sol à mi-distance.

Puis elle s’assit.

Elle posa sa main à plat sur le béton.

Pas vers le chien.

Simplement devant elle.

Pour qu’il puisse la voir.

« Tu viens si tu veux. »

Le chien la fixa.

Les minutes passèrent.

Nathalie avait froid.

Le sol lui faisait mal aux hanches.

Elle pensa à sa cuisine, à son lit, à la bouillotte qu’elle mettait parfois sous la couette pendant les nuits fraîches.

Elle aurait pu se lever.

Personne ne lui aurait reproché de partir.

Personne, sauf peut-être elle-même.

Vers quatre heures moins dix, le chien bougea.

D’abord une patte.

Puis quelques centimètres.

Il s’arrêta.

Nathalie ne le regarda même pas directement.

Elle fixa le parking vide.

Encore quelques minutes.

Le chien avança.

Il renifla son gilet.

Puis sa chaussure.

Nathalie retint sa respiration.

Le chien recula brusquement.

Elle resta immobile.

Il revint.

Cette fois, il posa son museau contre le bord du gilet.

Puis il s’allongea dessus.

Nathalie sentit ses yeux piquer.

« Voilà… c’est mieux que le béton, hein ? »

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