Mais Nathalie dormit mal.
À midi, elle se réveilla en pensant à la cicatrice au-dessus de l’œil du chien.
À treize heures, elle appela.
On lui expliqua qu’il avait été examiné.
Pas de blessure grave.
Un peu maigre.
Très stressé.
Aucune puce électronique détectée.
Aucun numéro lisible sur le collier.
Il allait rester pendant la durée réglementaire nécessaire afin de laisser le temps à un éventuel propriétaire de se manifester.
« Est-ce que je peux passer ? »
La personne au téléphone hésita.
« Vous êtes la dame du dépôt ? »
« Oui. »
« On m’a parlé de vous. »
Nathalie fronça les sourcils.
« En bien, j’espère. »
« Venez après dix-sept heures. »
Elle y alla.
Elle s’était promis de rester dix minutes.
Elle resta presque une heure.
Le chien était dans un box propre, avec une couverture et une gamelle pleine.
Quand Nathalie apparut au bout du couloir, il ne réagit d’abord pas.
Puis il leva la tête.
Ses oreilles se dressèrent.
Il se leva.
Et sa queue remua.
Une seule fois.
Puis deux.
Nathalie sentit sa gorge se nouer.
« Tu te souviens de moi ? »
Il vint contre la grille.
Elle passa ses doigts entre les barreaux.
Le chien posa son museau dessus.
Claire l’observait de l’autre côté du couloir.
« Depuis ce matin, il reste au fond quand quelqu’un arrive. »
« Il est juste fatigué. »
« Peut-être. »
Nathalie savait que Claire avait volontairement répondu sans insister.
Elle apprécia.
Le soir suivant, après son service, Nathalie revint.
Puis le soir d’après.
Chaque fois, elle disait qu’elle venait seulement s’assurer qu’il allait bien.
Chaque fois, elle restait plus longtemps que prévu.
Au troisième jour, on lui permit de le sortir quelques minutes dans une petite cour sécurisée.
Il marchait près d’elle.
Trop près, même.
Son épaule touchait sa jambe.
S’il entendait un moteur, il se figeait.
Alors Nathalie attendait.
« On n’est pas pressés. »
Au cinquième jour, il joua avec une balle.
Au sixième, il accepta la caresse d’un autre employé.
Au septième, il dormit pendant que Nathalie lisait sur un banc à côté de lui.
On ne savait toujours pas d’où il venait.
Une annonce avait été publiée.
Aucun propriétaire ne s’était présenté.
Une personne appela en pensant reconnaître le chien, mais la description ne correspondait pas.
Une autre prétendit qu’il appartenait à un voisin.
L’information ne mena nulle part.
Nathalie ne savait pas ce qu’elle espérait.
Qu’une famille arrive en courant, en pleurant de soulagement ?
Ou que personne ne vienne ?
Cette pensée lui faisait honte.
Un soir, Claire lui demanda directement :
« Vous avez déjà réfléchi à ce qui se passera si personne ne le réclame ? »
Nathalie regarda le chien qui mâchonnait tranquillement un jouet en corde.
« Il sera proposé à l’adoption. »
« Oui. »
« Alors quelqu’un l’adoptera. »
« Probablement. »
Nathalie hocha la tête.
Claire ne dit rien.
« Quoi ? »
« Rien. »
« Tout le monde me regarde bizarrement quand je dis ça. »
Claire sourit.
« Parce qu’il vous cherche dès que la porte s’ouvre. »
Nathalie baissa les yeux.
Le chien s’était arrêté de jouer.
Il la regardait.
« J’habite dans un petit appartement. »
Claire attendit.
« Je travaille la nuit. »
Toujours rien.
« Je n’ai plus vingt ans. »
Claire eut un petit rire.
« Lui non plus n’a pas besoin que vous ayez vingt ans. »
Nathalie fronça les sourcils.
« Vous essayez de me convaincre ? »
« Non. »
« Tant mieux. »
« Je vous demande seulement de ne pas vous convaincre du contraire avant d’avoir réfléchi. »
Cette phrase resta dans la tête de Nathalie toute la nuit.
Chez elle, en ouvrant le placard pour prendre un paquet de pâtes, elle aperçut l’ancienne gamelle d’Oscar.
Elle la fixa pendant plusieurs secondes.
Puis elle referma le placard.
Le lendemain, elle acheta une laisse bleue.
Pas pour lui.
C’était ce qu’elle se répétait.
Elle était simplement passée devant une petite boutique en rentrant.
La laisse était solide.
En promotion.
Elle pouvait toujours la donner.
Le jour suivant, elle acheta un panier.
Là, même elle ne trouva plus d’excuse crédible.
Sa mère passa dans l’après-midi.
Elle vit le panier dans le salon.
« Donc tu n’as pas adopté le chien. »
« Non. »
« Et ça ? »
« C’est préventif. »
« Préventif de quoi ? »
Nathalie soupira.
Sa mère s’assit à la table.
« Tu as peur de quoi, exactement ? »
Cette fois, Nathalie ne plaisanta pas.
« Qu’il m’arrive la même chose qu’avec Oscar. »
Sa mère comprit immédiatement.
« Oscar était vieux. »
« Justement. Tout finit comme ça. »
« Tout finit, Nathalie. »
« Merci, c’est joyeux. »
« Attends. Ce n’est pas ce que je veux dire. »
Sa mère posa une main sur la table.
« Tu as eu seize ans avec Oscar. Tu te souviens surtout des trois derniers mois parce qu’ils t’ont fait mal. Mais les quinze années et neuf mois d’avant, tu les mets où ? »
Nathalie ne répondit pas.
« On ne refuse pas quinze ans de bonheur parce qu’on a peur de trois mois de chagrin. »
Nathalie regarda le panier.
« Je ne sais même pas s’il a quinze ans devant lui. »
« Personne ne sait combien de temps il a. »
Puis sa mère sourit.
« Mais apparemment, il sait déjà où il veut les passer. »
Le quatorzième jour, Nathalie arriva au refuge à neuf heures vingt.
Pas après son service.
Pas avec son uniforme.
Pas avec son seau ni ses chaussures de sécurité.
Elle portait un jean, une veste sombre et tenait la laisse bleue à la main.
Dans son sac, il y avait les documents qu’elle avait remplis, relus et corrigés au moins six fois.
Claire l’aperçut depuis l’accueil.
Elle ne dit rien.
Elle sourit seulement.
« Il est où ? » demanda Nathalie.
« Dans la cour. »
Le chien était assis près d’un éducateur.
Quand Nathalie apparut, il la fixa.
Puis il partit d’un coup.
L’éducateur lâcha la longe.
Le chien traversa la cour en courant.
Nathalie eut à peine le temps de poser son sac.
Il arriva contre elle avec tellement d’élan qu’elle dut faire deux pas en arrière.
« Hé ! Doucement ! »
Il sautilla autour d’elle.
Sa queue battait l’air.
Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, il ressemblait vraiment à un jeune chien.
Pas à un animal en attente.
Pas à un chien recroquevillé sous un néon.
Juste à un chien heureux de revoir quelqu’un.
Nathalie s’accroupit.
Il posa ses deux pattes avant sur ses genoux.
« Bon… »
Elle enfouit son visage une seconde contre son cou.
« Je crois que tu as gagné. »
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